Arroser là où c’est déjà mouillé
Par Aude le jeudi, 4 décembre, 2025, 07h52 - Textes - Lien permanent
Ce mois-ci, celles et ceux qui en ont les moyens sont incité·es à soutenir des associations qui leur tiennent à cœur, associations militantes ou bien chargées de missions de service public mal financées par l’État. Et c’est un petit plaisir de savoir que c’est ça de moins que l’État n’aura pas pour financer sa prochaine guerre ou la nouvelle vaisselle de l’Élysée. Sauf que cette disposition n’est pas utilisée que par des ménages altruistes, c’est aussi une des stratégies de contournement de l’impôt des grandes entreprises.
Quand chacun·e donne de son côté, ce sont les causes les plus consensuelles qui sont privilégiées, aux dépens de celles plus difficiles, moins concrètes, plus lointaines. Lors de l’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019, tout le monde s’était précipité pour donner. Lors de méga-feux en Amazonie brésilienne quelques semaines plus tard, une levée de fonds avait été tentée qui avait obtenu beaucoup moins de succès. Les actes dispersés et sous le coup de l’émotion ne rendent pas compte des priorités que des personnes qui se concertent seraient capables de mettre entre une église et une richesse naturelle indispensable à la préservation de nos conditions de vie à court terme. Ensemble on peut réfléchir aux moyens à réunir. Tout·e seul·e on suit ses premiers mouvements. Et tout le monde arrose là où c’est déjà mouillé.
En matière d’art par exemple, cette attitude aboutit à un soutien aux mêmes artistes surcotés alors qu’on sait que les soutiens doivent être nombreux plutôt que concentrés, variés plutôt que conformistes, pour ne pas creuser les sillons de la mode mais ouvrir la possibilité de créer en dehors des sentiers battus. La commande publique a ça en tête, contribuer aux conditions d’une vie artistique florissante, alors que le mécénat s’attache aux formes d’art déjà reconnues et qui augmenteront son prestige. Ce ne serait pas grave si ce n’était avec l’argent de nos impôts et de la TVA que nous payons sur nos nouilles. Ce ne serait pas grave si le reste de la création était soutenu correctement et si ça ne valait que dans le domaine de l’art.
Cette chronique, qui reprend une étude de l’Observatoire des multinationales, cite les mécènes qui veulent ne financer que les dimensions prestigieuses de l’activité d’une institution et non ses soubassements matériels, comme la sécurité au Louvre... À eux les honneurs, et pas seulement parce que leur générosité est arrivée aux oreilles du public. Non, leur nom s’étale partout comme sur des publicités payantes, mais avec réduction fiscale. Et ils reçoivent des contreparties non négligeables comme l’usage des lieux, gratuit mais qui nous coûte 60 % de leur « don » (est-ce bien un don si autant de contreparties sont attendues ?).
Le philanthrocapitalisme, c’est aussi la capacité d’influence politique de l’argent. L’exilé fiscal Pierre-Édouard Stérin, qui tente de convertir son patrimoine en influence politique, s’est servi de la bonne volonté des gens pour créer un réseau d’associations reconnaissantes. Il profite du financement public indigent des asso qui sont mises en avant dans la Nuit du bien commun ou de celles qui portent avec peu de moyens des fêtes en milieu rural, pour en faire des obligées, le tout avec les dons des bonnes âmes, qui constituent l’essentiel des sommes qu’elles reçoivent. Ce faisant, Stérin redit que les associations qui œuvrent pour le bien commun n’ont pas besoin de soutien public car la générosité pourvoira à tout (c’est faux, on l’a vu). Et à mesure que son projet est dévoilé, les associations décentes le rejettent et il ne trouve plus à financer que des projets boiteux, dénués d’éthique ou qui promeuvent les mêmes idées nauséabondes que lui (par exemple l’accompagnement des femmes enceintes pour s’assurer qu’elles n’avortent pas).
Voilà la contrepartie des déductions fiscales pour notre soutien à la Quadrature du net, à la LDH ou à l’Observatoire des multinationales : baisser notre capacité d’action collective et offrir au capital de quoi accroître encore son influence, culturelle et politique. Pssst : ce soir 4 décembre c’est la Nuit du bien commun aux Folies bergères à Paris et il y aura du monde.
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