Depuis quelques décennies, des auteurs écolos comme André Gorz ou Bernard Charbonneau nous avertissent non seulement que de graves bouleversements environnementaux nous attendent, mais que la réponse des gouvernements libéraux sera leur gestion autoritaire et inégalitaire. On y est.

La bourgeoisie parisienne est partie rejoindre ses résidences secondaires à la campagne (et les mieux alphabétisé·es nous font l'honneur de partager leurs états d'âmes littéraires). Les personnes seules dans des appartements minuscules sont encore plus seules et dans des appartements qui, je vous l'assure, n'ont pas l'air plus grand. Les enfants suivis par l'aide sociale sont renvoyés dans leurs familles toxiques et les femmes coincées avec des compagnons violents sont encore plus démunies que d'habitude. La police est dans la rue pour nous obliger au civisme, s'attaquant en priorité aux jeunes hommes pauvres et racisés, ceux qui sont les plus mal logés et ont de quoi péter des câbles à la maison. Des hôpitaux privés de moyens depuis des décennies envisagent de faire le tri des patient·es méritant du soin, rompant avec le contrat social (protection inconditionnelle en échange de notre soumission) et avec un humanisme qui jusqu'ici avait tenu le coup au moins en théorie. Et ne parlons pas des détenu·es qui cumulent toutes ces difficultés (isolement, promiscuité, arbitraire et manque de soins).

Voilà le monde de rêve de la catastrophe. Aujourd'hui elle est sanitaire mais demain elle pourrait aussi bien être écologique (baisse grave de rendements agricoles, catastrophe climatique), démocratique (État d'urgence, porté par l'extrême droite ou l'extrême centre néolibéral), économique (avant le coronavirus, les alertes des économistes non-orthodoxes commençaient à rappeler 2007). Ou un subtil mélange de chacune.

Une chose est sûre : d'abord les grands de ce monde ne verront pas venir la catastrophe et la veille encore tenteront de nous vendre leur business as usual, ensuite ils la géreront de la manière qui contribue le mieux à la croissance de leur pouvoir (gestion policière ou militaire, restriction des libertés civiles) tout en assurant l'habituelle prédation néolibérale sur les biens communs (du budget de l'État aux ressources naturelles privatisées). C'est la « stratégie du choc » décrite par Naomi Klein : alors que les régimes responsables des catastrophes, ou qui ont montré leur incurie à les gérer, devraient sortir désavoués et ébranlés, c'est souvent l'occasion pour eux de serrer leur vis un peu plus fort, ce qui est rendu acceptable par l'« union nationale » ou la simple difficulté matérielle à se mobiliser contre. Et la vis n'est jamais desserrée, comme on l'a vu concernant les lois dites « anti-terroristes » depuis les années 1990. Ces épreuves rendent acceptables ce qui ne l'est pas en temps normal. Mais qui le deviendra par la suite, quand bien même le danger serait écarté.

Le monde de demain pourrait ressembler à la gestion de cette crise-ci, rajoutant à nos difficultés une surcouche d'injustice et de violence. Allons-nous accepter de vivre dans ce monde-là ?