Militante écologiste, promotrice active de la décroissance et auteure d'une brochure contre le travail, j'ai longtemps été en faveur d'un tel revenu garanti. Le « revenu d'autonomie pour tou·tes », une proposition que l'asso écolo dont j'étais membre avait élaborée à la fin des années 1990, était pour nous autant une idée pour tout de suite qu'une vision à long terme. Cette « réforme révolutionnaire » n'était pas seulement une réponse à la pauvreté, au chômage de masse et à la dégradation des conditions de travail, elle ouvrait également la possibilité d'une désertion généralisée du travail rémunéré et donc, espérions-nous, d'un sabotage dont le capitalisme ne se remettrait pas. Dans notre œuvre de chevet, L'An 01, récit utopiste du dessinateur Gébé puis film à sketches collectif de 1973, toute une société décide de faire un « pas de côté » et de ne plus aller turbiner. Le revenu garanti mettait la subversion à la portée de chacun·e.

Pour la plupart d'entre nous, ces idées étaient de doux rêves et alimentaient un militantisme jamais prioritaire sur la vraie vie (soit : décrocher un diplôme puis un boulot avec plus ou moins de compromissions). Je désirais la même chose que mes camarades, sauf que je me débattais avec une dépression. Va-t-en avec ça te présenter en entretien et rebondir après un refus. Ma recherche d'emploi était douloureuse, j'allais d'appréciations élogieuses en refus cinglants, je ne savais plus qui j'étais ni ce que je valais… Certainement pas grand-chose. Quand je parlais de ces échecs en thérapie, mon psychiatre me reprenait : « Parlons plutôt de vous », comme si ce n'était pas de moi qu'il s'agissait au moment de me présenter à un employeur.

Seule, j'ai vite cédé à la tentation d'abandonner pour m'investir plutôt dans des activités militantes, bénéfiques au bien commun et créatrices de lien, que mon milieu social trouvait « gé-niales ». Ces activités, qui sont devenues mon occupation principale et m'ont offert un semblant de statut social, ne sont jamais centrales dans la vie des camarades en emploi ou en études, elles commencent à 18 h et pâtissent du monopole radical des rythmes de vie qu'imposent les activités principales (emploi ou études). Peu à peu, et malgré tout, je me sentais bridée par cette configuration, dans laquelle notre œuvre collective devait rester accessible à tou·tes, où il m'était impossible de monter en qualification sans creuser un fossé avec les camarades – dont la carrière perso, elle, évoluait vers des responsabilités toujours plus importantes et vers des réalisations toujours plus ambitieuses.

Incapable d'évoluer moi aussi en faisant œuvre bénévole, je dépérissais. J'avais l'impression de tenir les murs d'une jolie maison de vacances où tout le monde apprécie de passer un peu de temps de repos avant de retourner tôt ou tard vers une activité vitale, très souvent un travail rémunéré. Pour tenir ensemble, apprenais-je à mes dépens, il faut un sort commun, une nécessité partagée. Il peut s'agir d'un squat ou d'un boulot mais rarement d'une activité où l'on s'investit trois heures par semaine et dont la disparition ne modifierait pas fondamentalement son existence. Ainsi l'animatrice de groupe décroissance, l'organisatrice communautaire que j'étais découvrait que ses efforts ne contribuaient pas à une communauté humaine bâtie sur des obligations réciproques mais à une convergence de désirs instables. Finalement, cette liberté essentielle à nos activités collectives et celle dont je jouissais à titre personnel ont été très ambivalentes. L'absence de nécessité ou de contrainte font un monde social insécurisant, dans lequel j'ai appris à me soumettre au désir des autres par crainte de leur défection et où j'ai découvert ce dont en tant que femme je n'aurais jamais dû me croire à l'abri : le fait d'être un paillasson. Alors que des collègues de travail sont tenu·es de se supporter et que cette contrainte (pénible) permet d'inclure chacun·e avec plus ou moins de succès, les groupes de bénévoles se reconfigurent constamment au gré des désirs individuels et le moindre conflit peut donner lieu à des ruptures définitives. Ce qui en fait, malgré les belles intentions, un monde au moins aussi violent que l'autre.

Le bénévolat produit aussi de belles réalisations, parfois supérieures à celles qui sont susceptibles d'être valorisées économiquement (je ne trouve pas de meilleur exemple que le cinéma Nova à Bruxelles). Mais elles restent ponctuelles, irrégulières ou peu intenses : un travail sans qualité (1). Et que tou·tes, personnes en emploi ou études et chômeurs/ses, y contribuent à égalité d'ambition ou d'efforts me semble impossible en l'absence de ce fameux sort partagé. Pour remplir son existence quand on a trop de temps libre, il ne reste qu'à multiplier ces engagements singuliers dans des collectifs, à jongler avec eux dans ce qui ressemble à une délicate entreprise de soi-même où chacun·e se retrouve au final bien seul·e. C'est les personnes qui sont le plus mal socialisées, durablement exclues de l'emploi, qui doivent ainsi mobiliser le plus intensément leurs ressources individuelles (a priori moindres) pour s'intégrer à un ou plusieurs groupes grâce à une proactivité à toute épreuve. « Parlons plutôt de vous », disait le psy qui se satisfaisait de me voir inemployée et inoccupée parce qu'il m'avait décroché le graal de cette allocation… Comme si certaines personnes n'avaient besoin que d'argent et surtout pas de liens stables, de reconnaissance de leur contribution à la société ou (c'est bête) d'activités pour s'occuper et s'oublier un peu. L'allocation adulte handicapé·e ne peut pas être un solde de tout compte pour toutes les personnes comme moi qui sont un peu différentes, ni le bénévolat le dernier refuge avant l'exclusion.

Sila B.

(1) Le marché de l'emploi ne s'y trompe pas : les compétence acquises dans un cadre bénévole valent a priori beaucoup moins car les standards y sont bien moins exigeants.