Une critique à sens unique du travail

Car le travail offre de nombreuses gratifications. Pas seulement économiques mais aussi sociales : lien, reconnaissance passent par le travail rémunéré plus sûrement que par le bénévolat qui à créer peu d'« obligations » fonctionne sur des engagements faibles (voir « La Cause ne dit pas merci »). Pour peu que l'on creuse, on trouvera aussi qu'il est un moyen pour s'accomplir humainement. Voilà qui tranche avec la doxa apprise dans les groupes anti-capitalistes : « Le travail, c'est l'exploitation ». Et les personnes au chômage n'ont besoin que de sous. Dit-on comme si, à vivre dans la misère, on avait perdu les caractéristiques qui font l'humanité des autres, des repu-e-s... le fait d'être un animal social. Le fait d'être un animal tout court et pas une plante verte : depuis que je suis enfant, je suis saisie d'angoisse à la vue d'animaux en cage. Comment occupent-ils leur vie ? Le hamster fait des tours dans sa roue, descend et remonte des tunnels, grimpe aux barreaux. Il n'a pas à échapper à des prédateurs ni à chercher sa pitance, il est « libre de mener des activités autonomes et épanouissantes ». Un peu comme une personne dont le revenu serait assuré. (Voilà un autre regard sur le slogan antiproductiviste des années 2007, « travailler plus pour travailler plus » : le hamster tourne en rond précisément parce qu'il n'a rien à faire.)

Homo faber n'aime plus le yaourt

Qu'est-ce qui fait que ce groupe de musiciens, trouvant à Berlin des conditions de vie fabuleuses (drogues bon marché, scène musicale passionnante et vie peu chère n'obligeant pas bien violemment des Australiens à gagner leur croûte) se trouve devant l'obligation d'abandonner ce jardin d’Éden (1) ? Parce que les conditions matérielles trop faciles n'ont pas stimulé la créativité de ces artistes et ne leur ont pas offert un cadre de travail. C'est sans doute moins de vieux scrupules bourgeois que l'impression de ne pas être musicien si l'on ne joue pas de la musique qui sonne l'échec de cette expérience, qui est aussi la mienne – avec moins de drogues.

Le travail n'est certainement pas que la soumission à un rapport d'exploitation économique. C'est aussi l'occasion d'apprendre, d'être investi-e, de se sentir capable ou de le devenir. Je sors de dix ans de chômage et de milliers d'heures de bénévolat qui me valent aujourd'hui de recevoir des bouquins dont les auteur-e-s font en dédicace la louange de mon engagement écologiste. J'apprécie le geste autant que j'ai détesté être une militante écolo : tenter de faire œuvre commune sur le temps de loisirs de la petite bourgeoisie conscientisée n'a pas été épanouissant humainement. Soit les tâches étaient trop simples pour y déployer les ressources qui sont celles d'un métier et en-dehors de la réunion hebdomadaire en soirée les chômedus et les cotoreps passaient des aprems au QG à raconter pour la trentième fois l'histoire du yaourt qui fait 10 000 km avant d'arriver au supermarché (2), soit mes comparses me laissaient trimer à leur place pour se consacrer à leurs activités productives et reproductives. « Pas le temps », disaient-ils, parce que c'est plus élégant que d'avouer que l'on arbitre en faveur d'activités qui offrent des gratifications bien plus individualisées.

Je me souviens, du temps que j'avais accompli ma formation en narratologie yaourtière, d'avoir vu mes ami-e-s d'avant parler boulot et, sans trouver leur domaine de compétence plus excitant que ça, compris que j'avais perdu beaucoup de la culture acquise à l'université sans en acquérir une autre que je jugerais aussi précieuse (et il ne s'agissait pas des prix du marché, j'ai fait des études de lettres). Je me délitais parce que le monde associatif écolo-alternatif bénévole, étant de fait centré sur le temps de loisirs de personnes salariées et leur besoin de « décompresser » en l'absence de toute contrainte, n'offre pas le dixième des exigences du milieu professionnel. Aussi grandioses soyez-vous, 3 % de vous-mêmes ne constitue pas une compagnie stimulante. Pourtant c'est à ces 3 % que les initiatives collectives persistent souvent à coller, nous empêchant, nous les précaires et les chômedus qui y trouvons parfois notre vocation, de passer à la vitesse supérieure, de nous épanouir. Aussi devons-nous nous couper un bras pour sauvegarder l'intégrité de votre espace de loisir, pour ne pas le laisser envahir par les échanges marchands ni par la reconnaissance de notre métier. Le travail rémunéré, c'est mal, mais l'exploitation de notre travail et de notre métier pour votre divertissement, c'est quoi ?

Les études qui dépassent la vue du pif militant et qui s'inquiètent de ce que nous fait le travail notent son caractère ambigu : il peut détruire aussi bien que construire. Quand il est bête et répétitif, il abêtit et fait mal au corps comme au mental, il nous transforme en « animal laborans » selon le mot d'Hannah Arendt. Quand il est stimulant, il est l'occasion de s'accomplir en « homo faber » plein de ressources et capable de créer. Garder quelqu'un au chômage et le/la protéger du travail salarié, voilà qui pourrait sembler un cadeau : au moins ce n'est pas nocif. Mais le temps et la faible qualité des relations dans une société individualiste font le reste. Voilà la raison pour laquelle même les personnes les plus maltraitées par le travail en gardent une image positive (3).

Un solutionnisme écolo-alternatif

C'est pour toutes ces raisons que je refuse de voir la question du travail réglée par la possibilité de désertions individuelles : nous devons lutter pour créer du collectif, pour produire et vivre autrement. Avec le revenu garanti, pas de jugement sur les choix de chacun-e ? Il n'y aura donc pas de reconnaissance, plus rien qui circule entre nous (4). Réduire l'emprise du travail sur le temps de vie, assurer les allers-retours entre temps libre et temps travaillé, renverser le rapport de forces trop favorable aux employeurs, ne pas permettre que les métiers soient remis en cause au nom d'une vision comptable et individualisée des compétences, refuser la dégradation des conditions de travail qui nous abêtissent, nous séparent et nous rendent malheureux/ses de ne pas livrer des œuvres de qualité, combattre l'exploitation et la possibilité de tirer profit du travail d'autrui, voilà toute une série d'enjeux aussi importants que le seul auquel réponde vraiment le revenu garanti : la continuité d'un revenu décent pour chacun-e.

Je ne nie pas ce besoin, d'autant moins que je profite du filet de sécurité de la CAF. Mais je m'inquiète du fait que la revendication du revenu garanti comme mesure unique radicale et qui résoudra en cascade tous les problèmes liés au travail (et pourquoi pas renversera le capitalisme, tant qu'on y est) nous prive d'autres réformes pour tenter de vivre un peu moins mal avec : RTT et temps de travail maximal, démocratie économique, exclusion du patronat des structures paritaires, droit universel à la formation, liberté autre que formelle de bénéficier de temps partiels et de congés de paternité, imposition des revenus du travail et du capital plus favorable au premier, revenu maximal, etc. Sans compter des résolutions plus radicales contre l'exploitation et le profit.

L'approche mono-outil, qui se prive d'un éventail de propositions plus systémiques, est d'autant moins à l'abri de phénomènes de contre-productivité. Les écolos le savent : la monoculture rend vulnérable et les systèmes résilients cultivent plutôt la diversité. Le social n'est-il pas aussi un écosystème, à manier avec plus de précaution ? Partageant ma crainte que le revenu garanti contribue à exclure du marché du travail les personnes les plus vulnérables et les femmes, j'ai fait le constat avec les réponses qui m'ont été faites d'un refus de penser, de mettre en danger la certitude d'avoir trouvé la panacée. Je sais que ce sujet suscite de grandes passions, des espoirs démesurés, au point qu'il est difficile d'accueillir la critique. Mais la réflexion politique n'a pas vocation à nous réconforter… ni mon blog à devenir une poubelle à propos malveillants. Chacune de mes interventions sur le sujet ayant ouvert la porte à des réactions auxquels je n'ai pas trouvé d'autre intérêt que de conforter mon féminisme, j'ai jugé bon de fermer les commentaires pour m'éviter la peine de lire des hommes très assertifs, refusant de tenir compte de mon expérience et de ma réflexion et récitant leur leçon.

Puisque c'est ici que nos chemins se séparent

Du silence gêné de cette auteure dont j'admire la finesse et la force des indignations aux cris provoqués par la perte de leur doudou chez des militants mâles petits bourgeois amateurs de simplicité plus ou moins volontaire, le dialogue n'a jamais eu lieu (j'ai dû décliner une invitation très tentante et aimablement formulée car je m'inquiétais de la violence des réactions que mon propos suscitait). L'imagination n'est pas le rêve. Aujourd'hui, la perspective de continuer à moisir dans un milieu qui ne sait entendre ni les cris du réel, ni les miens, et qui ne sert qu'à payer à la petite bourgeoisie une tranche de rêve gratos dans un monde de merde m'est insupportable. L'engouement pour le revenu garanti en régime patriarcal et dans un monde industriel me désole. Nous n'avons pas les mêmes inquiétudes.

(1) « In Berlin, you never have to stop », Robert F. Coleman, New York Times, 23 novembre 2012.

(2) Cette étude a été réalisée par Stefanie Böge de l'université de Wuppertal et finalement on pourra trouver ce qu'il en reste dans l'imaginaire décroissant assez simpliste, sans pondération des différents éléments qui à eux tous parcourent un peu moins de 10.000 km. « The Well-Travelled Yogourt Pot », http://www.eco-logica.co.uk/pdf/wtpp01.1.pdf et « Erfassung und Bewertung von Transportvorgängen: Die produktbezogene Transportkettenanalyse ». http://www.stefanie-boege.de/texte/joghurt.pdf

(3) Les trois quarts des personnes interrogées dans des enquêtes états-uniennes (une société pourtant moins individualiste que la nôtre et où les standards bénévoles se rapprochent plus de standards professionnels) estiment qu'elles travailleraient même si aucune raison matérielle ne l'exigeait. Et cela quand bien mêmes elles éprouvent une profonde insatisfaction à l'égard de leur emploi. Seuls un âge avancé ou le fait d'avoir des enfants à charge (pour les femmes, cela va de soi) sont capables d'infléchir de quelques minuscules points la tendance. Une enquête initiée par Nancy Morse et Robert S. Weiss à l'université du Michigan, publiée en 1955 et souvent répliquée dans les décennies suivantes par d'autres équipes. A.R. Gini et T. Sullivan, « Work: The Process and the Person », Journal of Business Ethics, 6, 1987.

(4) Je remercie pour cette idée Irène Pereira, auteure d'un article critique sur le revenu garanti dans le n°7 de L'An 02, « Altercapitalisme » (dix euros l'abonnement d'un an, sept euros en librairie).

Aux ami-e-s désœuvré-e-s qui m'ont encouragée à montrer le côté obscur du temps libre.