Emploi, inégalités de genre... et revenu garanti ?

Ce sont les mêmes logiques que je vois à l’œuvre dans notre jungle à nous. En milieu militant, où nous sommes en théorie tou-te-s égaux/ales mais où le temps de chacun-e n'a pas la même valeur, le travail rémunéré peut justifier des investissements très inéquitables, sans rien remettre en question des aspects démocratiques d'un projet collectif, sans rien produire comme reconnaissance du boulot bénévole accompli par les personnes rendues disponibles par le chômage. A la maison, la même logique d'exploitation s'accomplit chez les couples hétéros : le surtravail des uns justifie la mise à disposition domestique des autres. Les femmes sont rémunérées en moyenne pour dix heures de travail de moins que les hommes, mais elles travaillent 17 h de plus à la maison. Toutes activités confondues, leur semaine de boulot est donc plus longue de sept heures. Mais toujours le travail rémunéré, souvent le salariat, justifie ces logiques d'exploitation. Il est moins flexible que le travail des bénévoles. Il se rétribue en argent, un bien tangible et doté de prestige. Le travail rémunéré impose donc son agenda sur le travail qui ne l'est pas. Ou comme le disait ce cadre sup' en réunion associative : « J'ai des réunions toute la semaine, le dimanche je viens ici pour rigoler ». Prière de s'écraser devant le mâle en gagneur de fric.

S'attaquer aux nuisances du travail rémunéré Il nous faudrait donc, dans une perspective politique égalitaire, nous attaquer au travail rémunéré pour en limiter les nuisances. Réduire la durée du travail pour toutes (et tous !) me semble à cet égard une piste plus intéressante que le revenu garanti qui individualise la relation à l'emploi. Certes le revenu garanti permet sur le papier à chacun-e de laisser tomber son boulot ou d'y imposer des horaires de travail qui permettent de mener une vie plus agréable et de se mettre à la disposition des autres (famille, voisinage, monde associatif) pour augmenter le bien-être général. Sur le papier, parce qu'en vrai les Français-es conchient le monde associatif (1). Sur le papier, parce que qui donc va abandonner tout ou partie des gratifications monétaires ou symboliques que lui offre son emploi : celui ou celle qui en chie au boulot contre trois sous, ou bien celui ou celle qui en tire non seulement une position sociale prestigieuse mais aussi une autorisation à ne rien donner à son entourage, poser les pieds sous la table et faire des blagues en réunion alors qu'on essaie d'avancer dans l'ordre du jour ?

Je voudrais faire apparaître ici les violences de classe qui sont à l’œuvre dans certaines critiques du travail. J'ai acheté à sa publication en poche un recueil d'articles de Jacques Ellul : Pour qui, pour quoi travaillons-nous ? Et puis je me suis dit qu'un prof de fac n'avait pas à faire la leçon sur le sujet à une chômeuse de très longue durée sans domicile fixe. D'autant moins quand le dit prof de fac est capable de publier un texte dans lequel il se met en scène en femme et explique quelle joie est la sienne au retour de son mari à se mettre à genoux jour après jour pour glisser ses pieds dans de confortables pantoufles (c'est dans Exégèse des nouveaux lieux communs, mais je tire l'exemple des pantoufles de représentations qui datent de la même époque, celle de Boule et Bill). Il est évident que les bons petits plats ne seront plus au menu si madame travaille. Quelle critique du travail peut-on décemment mener quand non seulement on en tire personnellement des bénéfices qu'on n'abandonnera pas, mais quand ces bénéfices sont plus nombreux si les autres ne travaillent pas ? Je note la surprenante convergence entre revenu garanti et salaire maternel, le second étant une mesure d'extrême droite explicitement réservée aux femmes qui se reproduisent pour le bénéfice de la nation, le premier s'adressant à tou-te-s mais offrant des possibilités d'auto-exclusion d'un marché qui ne les reprendra jamais (seules les entreprises du nettoyage sont avides de ces profils) en premier lieu aux femmes chargées de famille qui s'en saisiront. Et la fiscalité par ménage avantageuse aux hommes en couples paiera la note de ces services bénévoles avec les contributions des célibataires (2)… Le revenu garanti, s'il peut soulager les femmes et les enfants qui sont de fait plus nombreux/ses parmi les pauvres, n'est pas une mesure anti-patriarcale en ce qu'il encourage le statu quo de la répartition des tâches et la relégation des femmes. Ce n'est pas une mesure féministe.

Mépris de classe et critique du travail... de l'autre

Je lis dans les critiques du travail aliénant, mécanique, répétitif, la même violence de classe. Certes la petite bourgeoisie militante, qui fait l'objet de mes observations, n'est pas satisfaite de son travail qui se dégrade comme partout ailleurs, du travail social à l'enseignement et l'action culturelle, dans le monde associatif ou le service public. Mais sa critique anti-productiviste du travail n'a pas les mêmes teintes quand il s'agit d'un boulot d'instit' pour des enfants Rroms ou de chargé-e de communication dans une asso environnementale et d'un boulot dans un abattoir de volailles ou une boîte qui fabrique des portails. C'est ce dernier type d'emploi, peu épanouissant peut-on penser, qu'a assuré en intérim un jeune homme de mon entourage, technicien du spectacle qui n'a jamais souhaité entrer dans le régime de l'intermittence (3). A ma question (teintée de commisération pour le malheureux, qui en outre n'ouvre jamais un bouquin) sur ce mode de vie, il me répond que ses copains bossent toute la semaine et que ça lui permet de ne pas s'emmerder. J'espère qu'aujourd'hui c'est lui qui me regarde de haut, avec mon bac +5 et mes aspirations bien déçues à mener bénévolement des actions collectives en milieu militant petit-bourgeois.

Et j'en retiens que nous (les militant-e-s je-sais-tout) méconnaissons bien les valeurs qui ont cours en milieu populaire. Qui sommes-nous pour décider de quels boulots sont aliénants ? Au nom de quoi nous permettons-nous de critiquer le travail sur des valeurs que nous imposons à d'autres classes sociales, particulièrement quand ce n'est que de leur travail qu'il est question et que nous ne pensons pas déserter le nôtre, loin de là ? (Comme si les boulots les plus intéressants n'étaient pas pris dans le même système économique aliénant.) Je suggère un peu de retenue quand on utilise le vécu fantasmé d'autres que soi, vécu dont on tirera les conséquences qui nous agréent, pour justifier ses prises de position politiques. On ne dit pas à la pauvresse : « SDF, c'est sympa, tu voyages » quand on est ingénieur et qu'on va retrouver sans déplaisir son petit chez-soi.

Le régime de l'intermittence est vital pour le spectacle vivant, en ce qu'il permet de considérer comme du travail les moments de création, les démarches à accomplir pour produire un spectacle ou l'investissement en temps nécessaire pour faire connaître son travail et prendre connaissance de celui des autres. Ce modèle devrait être étendu à d'autres types d'activité plutôt que menacé. Mais il est mis en avant dans les discours de militant-e-s doté-e-s d'un capital social et culturel certain, parfois des créateurs/rices qui s'épanouissent dans l'indépendance, comme s'il correspondait à la manière de travailler ou au mode de vie de chacun-e (création artistique ou intellectuelle, alternance entre moments de production et de ressourcement, etc.) et sans noter de différence quand cette liberté s'inscrit dans un cadre collectif ou quand on est purement et simplement laissé-e à soi-même. Sans noter non plus que si certain-e-s croulent sous les sollicitations et ont besoin de plus de temps libre, d'autres au contraire ont besoin de plus de temps contraint.

Ces dernier-e-s sont justement plus vulnérables et le revenu garanti ne répond justement pas à ce besoin. Si une vie bonne concilie otium et negotium, temps libre et travail, alors c'est aussi bien du temps libre qu'il faut aux personnes débordées que du travail à ceux et celles qui n'en ont pas. C'en est parfois humiliant d'entendre rappeler tout ce qu'on pourrait faire pour profiter de son temps libre quand on est une chômeuse ou une mère au foyer qui a toujours attendu le dernier jour pour s'atteler à ses dissertations de lycée, qui a besoin de contrainte pour avancer et d'un cadre collectif pour se motiver. Ce cadre existe peut-être hors du travail rémunéré (dans certaines assos de chômeurs/ses ou dans des squats), mais il est rare et face aux plaintes des médiocres qui comme moi en ont besoin mais ne le trouvent pas, il me semble finalement aussi bête que violent de blâmer les personnes plutôt que les structures avec lesquelles elles font. Si dans cette société le travail rémunéré offre plus de reconnaissance que l'action collective, c'est un problème gravissime qui ne peut pas être résolu en gueulant plus fort contre le travail (4).

(1) D'où la relative absence de passerelles entre travail bénévole associatif et travail rémunéré ?

(2) Les cotisations sociales des personnes qui ont choisi de continuer à travailler servent à financer le revenu garanti. Si on continue à imposer plus les célibataires que les hommes ayant une femme « à charge » (prière de ne pas s'esclaffer), alors les célibataires payent la note plus durement que les hommes qui bénéficient de services reproductifs et domestiques gratuits dans le cadre du couple hétéronormé. Lire au sujet du travail gratuit des femmes les pistes ouvertes par Christine Delphy, revenu garanti compris, dans « Le "travail ménager", son "partage inégal" et comment le combattre ».

(3) Ayant grandi dans le même canton rural mais ayant en tête plein de préjugés sur la disparition de l'industrie et des ouvrier-e-s, je m'étonne à le voir enchaîner les contrats du nombre d'entreprises qui y sont présentes. Bienvenue dans la vraie vie.

(4) Et encore moins en accablant les personnes qui tentent de dépasser cette critique un peu simplette. Au XXe siècle, pendant que mes critiques lisaient Harry Potter ou militaient à la LCR, je contribuais à une campagne « Revenu d'autonomie pour tou-te-s » et éditais une brochure critique du travail qui m'a valu d'être protégée du travail rémunéré par un entourage friand de l'idéalisme qu'il projetait sur moi. Qu'ils gardent leurs explications sur le revenu garanti, j'ai très bien compris la première fois.