État social et auto-organisation populaire

Les premiers dispositifs de protection sociale ont été inventés et gérés par les travailleurs/ses à fin d'assurance individuelle et pour entretenir leur capacité d'action collective – on fait mieux grève avec une caisse alimentée pendant des années à cet effet et qui permet de tenir lors d'un conflit. A l'issue de la seconde guerre mondiale, cette solidarité devient nationale et étatique. Sans les caisses de grève, étrangement, mais avec protection maladie, chômage, retraite. Ces mesures correspondent à des calculs qui vont au-delà de la volonté d'assurer un mieux-vivre matériel aux classes laborieuses. Les tirer vers la petite bourgeoisie a également des bénéfices politiques comme leur allégeance au consensus productiviste qui l'emporte pendant les « Trente Glorieuses ». Le parti communiste ne gardera pendant quelques décennies qu'une capacité de nuisance, sans pouvoir (ou vouloir, qui sait ?) rester la menace qu'il fut dans les années 1940. On s'insurge quand on a le ventre vide, pas après un bon repas. C'est notre ventre qui célèbre ces acquis de 1945 dont la création sonne aussi le glas de l'auto-organisation populaire. Les structures paritaires incluront au fil du temps le patronat et maintenant on ne peut pas affirmer que les syndicats de travailleurs/ses aient une voix qui y prédomine. Une histoire de dépossession, mais confortable.

Aujourd'hui le revenu garanti se présente comme une allocation accordée par la générosité de l’État. Au mieux imagine-t-on qu'il soit géré dans ces mêmes structures paritaires où la voix des travailleurs/ses se fait à peine entendre. Le revenu garanti, pour appréciable (parfois vital) qu'il soit à titre individuel, contribue à faire de l’État l'arbitre des conflits sociaux. Comment peut-on défendre le revenu garanti tout en étant anarchiste ? C'est pourtant l'allégeance politique exprimée par des personnes qui y voient la réforme ultime, la « réforme révolutionnaire » qui mettra à mal le productivisme et les inégalités socio-économiques, offrira pourquoi pas le dépérissement de l’État – on y croit. Main gauche, main droite, ces « anarchistes »-là (1) hésitent à refuser le confort de la première, voire le demandent ou l'exigent. Ces deux mains appartiennent pourtant au même corps, garant d'un ordre social injuste et qui a pour volonté première d'assurer sa reproduction. Il n'y a pas de honte à ne pas être anarchiste, mais être anarchiste c'est souhaiter le dépérissement de l’État, pas la réforme d'une telle machine (2) en une institution où « l'humain » primerait.

Faire circuler les richesses pour créer des communautés politiques

C'est une idée assez angoissante que de s'en remettre à des solidarités qui n'existent pas encore, à des fonctionnements à réinventer. Mais on tâtonne quand on met en commun des revenus individuels ailleurs que sur le compte joint d'un couple. On tâtonne quand on laisse l’État battre monnaie de son côté et qu'on crée un système monétaire parallèle. On tâtonne quand des éleveurs rétifs au puçage mettent leur milieu au défi de compenser le manque à gagner de primes refusées (3). On ne tâtonne jamais mieux, me semble-t-il, qu'en faisant circuler des richesses sur un marché qu'on invente. Il existe d'autres angles que l’économie pour cette reprise en main populaire : au Kosovo la majorité albanaise ne s'est pas affrontée directement au pouvoir serbe, elle a entretenu des années durant un système d'institutions parallèles, en premier lieu l'école. On peut rêver d'insurrections, mais rendre inutile l’État, ridicule l'offre des bénéfices de sa main gauche, permet d'imaginer un monde où il n'existe pas – et de le construire avec plus de monde que les faibles troupes aujourd'hui prêtes à en découdre physiquement. Et où en sommes-nous de la circulation de richesses ? Pour animer, sans beaucoup de succès à cet égard, une initiative qui repose sur cette circulation (pour dix euros, abonnez-vous à L'An 02 !) lien et pour avoir vu bien plus de richesses circuler autour d'initiatives militantes dans un pays aux tendances anti-étatistes comme les États-Unis, je me désole que nous ne soyons pas plus disposé-e-s à prendre au sérieux la question ni opérationnel-le-s pour inventer au quotidien un autre monde. Les marges de manœuvre existent (surtout dans la petite bourgeoisie qui ne se définit que par cette liberté limitée) pour aider un projet après l'autre, en espérant un jour tisser des liens assez forts pour nous permettre de ne pas dépendre de l’État.

De meilleures allocs pour plus d’État ?

Hélas, ce qu'on nous propose avec le revenu garanti, c'est l'individualisation des destins et des choix de vie, aucune circulation de richesses qui ne soit pas du haut vers le bas pour un pouvoir d'achat accru. C'est le principal reproche que j'adressais aux personnes qui promeuvent la dotation inconditionnelle d'autonomie (4), une des formes de ce revenu garanti qui a ceci d'intéressant qu'elle met moins l'accent sur un revenu monétaire que sur l'accès à des biens et à des services nécessaires. De consommation, il est beaucoup question dans leur ouvrage, mais de production beaucoup moins... Au fond du projet il y a l'idée d'une définition des composantes de la dotation : tant de carburant, tant d'eau et d'électricité, un logement de tant de mètres carrés, etc.). La mesure s'accompagne d'un contrôle social accru sur les modes de vie, mais rassurez-vous, la définition de ce à quoi chacun-e a droit est démocratique, décidée en assemblée ou en conférence de consensus. Voilà qui nous rassure : l’État aura son mot à dire sur nos factures d'électricité, mais l’État ce sera un peu nous... quelque part. Et pas question de changement d'échelle, il n'y a que les conditions climatiques différentes à Lille et à Perpignan qui justifient quelques aménagements régionaux à la dotation nationale.

Administrer le désastre, distribuer l'argent de poche, infantiliser les plus vulnérables au lieu de les inclure dans les collectifs qu'on compte tisser résonnent bien avec ce militantisme dont je fais ici le portrait à charge depuis deux ans. C'est ainsi que dans un pseudo-squat catalan trois anarchistes auto-proclamé-e-s avec la crête qui va bien démontent la dernière de mes objections à la distribution par l’État d'une allocation individualisée. Cette allocation ne crée aucun lien, elle met les exclu-e-s du monde du travail à l'abri du besoin matériel mais pas de la solitude et de l'ennui ? « On trouvera de quoi les occuper. » Ce monde où des mères patronnesses un peu punk feraient l'aumône d'un substitut d'activité aux personnes pauvres et vulnérables me fait froid dans le dos (5). Je crois qu'on n'a pas la même définition de l'anarchie.

(1) Y compris des élu-e-s ou candidat-e-s, comme si l'anarchisme était devenu un concept mou renvoyant à une certaine coolitude politique.

(2) Jacques Ellul en désespérait déjà après-guerre et démissionna de son poste d'adjoint au maire de Bordeaux en constatant que son pouvoir politique était une « illusion » face à l'administration et à l'organisation de la machine municipale. Imaginons ce qu'il peut en être 70 ans plus tard sur un territoire autrement plus grand.

(3) Les prix agricoles prenant acte de la distribution de primes et n'ayant cessé de baisser, sans prime il semble impossible de faire avec les prix du marché, il faudra donc en inventer d'autres. Les éleveurs/ses et les personnes concernées tentent de relever ce défi du prix au sein du collectif « Faut pas pucer » (Le Batz, 81140 St Michel de Vax).

(4) Passons sur les interprétations du mot « autonomie » quand il signifie indépendant-e du marché du travail mais dépendant-e d'une allocation distribuée au gré de l’État. Vincent Liegey, Stéphane Madelaine, Christophe Ondet et Anne-Isabelle Veillot, Un projet de décroissance. Manifeste pour une dotation inconditionnelle d’autonomie, éditions Utopia, 2013.

(5) Parce que je me reconnais plus dans les secondes. Bénévole 40 h/semaine, je devais saluer la magnanimité des collègues à 40 min/semaine qui m'offraient ce boulot gratuit sur lequel ils avaient droit de regard démocratique : « Il me semblait que c'était important pour toi de t'investir dans un projet sérieux ».