Le revenu garanti, une mesure productiviste ?

C’est après-guerre que se popularise en France le concept de productivité. Les impératifs de la reconstruction puis les sirènes de la société de consommation font de la quantité de biens ou de services produits dans un temps donné une question centrale. Les méthodes américaines permettent de produire plus en moins de temps et avec moins de ressources ? Cadres et ingénieurs partent aux USA découvrir ces méthodes pour les adapter à la France en pestant contre nos dix ans de retard (1). Aujourd’hui la France est le pays de l’OCDE qui a la plus forte productivité, celui dont les travailleurs/ses sont les plus efficaces. Le pays est dans la fourchette basse du temps de travail hebdomadaire (aux alentours de 40 h) et le marché du travail y est plus excluant qu'ailleurs. Deux raisons pour bosser vite et bien : on n’y prend que les meilleur-e-s et on ne les écrase pas tout à fait de travail. Mais les gains de productivité ne s’acquièrent pas dans la joie et la bonne humeur, ils sont le résultat d’une situation d’exploitation qui pousse à la performance aux dépens du bien-être. Le résultat également de l’automatisation de la production. Le travail dans l’industrie a vu sa productivité croître très rapidement, d’où la baisse de sa part chez les actifs/ves (2). Les services sont à la traîne, mais leur ont depuis longtemps emboîté le pas. Bientôt des tâches plus prestigieuses seront concernées : enseignement, journalisme (on assiste à la publication des premiers articles écrits par des machines).

Les gains de productivité ont presque toujours été une source de déqualification ou à tout le moins de dépossession (au sens de perte croissante d'autonomie), une source de frustrations et de souffrances. […] Dans les services aussi, la réalisation de gains de production passe fréquemment par une dénaturation et une déshumanisation du travail : des tâches relevant initialement de la vocation personnelle sont formalisées, professionnalisées, bureaucratisées, afin de donner prise à l'évaluation comptable et à l'amélioration des « performances ». Tandis que dans l'agriculture, l'accroissement « miraculeux » de la productivité, notamment grâce au déversement aveugle et destructeur d'intrants chimiques, s'est accompagné d'une dévastation du monde rural et de sa des-humanisation au sens littéral puisque les campagnes ont proprement été vidées de leur substance humaine.


Matthieu Amiech et Julien Mattern, Le Cauchemar de don Quichotte (2004), La Lenteur, 2013.

Faut-il se réjouir des gains de productivité ?

Ce processus ne nous pose-t-il pas d’autres questions que celles de la répartition des richesses qu'il produit ? Augmenter la productivité grâce aux rapports d’exploitation et à l’automatisation poserait-elle uniquement la question de la survie matérielle des surnuméraires, relégué-e-s d'un marché de l'emploi trop étroit ? C'est ce qu'expriment les propositions alter-écolo pour régler le problème du chômage de masse en allouant différemment la rente à travers le revenu garanti. Le bilan humain est pourtant très contrasté pour celles et ceux qui restent employables après ce progrès sans merci. Certains métiers sont moins pénibles grâce à la mécanisation mais d'autres ont beaucoup perdu en qualité relationnelle (3). Pas de quoi s'enthousiasmer pour les « robots qui vont trimer à notre place » dans les discours des apologues du revenu garanti. Et notre remplacement par des machines ou des procédés gourmands en métaux, terres rares, eau et énergie est-il bien écologique ? On en doute, particulièrement quand on voit le tableau qu'offre l'agriculture d'aujourd'hui. La « fin du travail » dont on nous a rebattu les oreilles dans la deuxième partie des années 1990, c'est un peu comme la « révolution hydrogène » ou la « troisième révolution industrielle » (4) : on peut y voir le nec plus ultra de l'écologie politique ou au contraire sa défaite.

C’est sur l’idée que les gains de productivité étaient comme la météo, une donnée naturelle incontournable, que s’est entendu le peuple de gauche dans le débat sur les retraites en 2003 (5). Mais vivre dans des sociétés plus écologiques et décarboner notre économie, ça passe par la relocalisation de la production et l’intensification en travail humain (6). Pas par la disparition artificielle du travail. Le monde contre lequel on gueule, avec son élevage concentrationnaire, son agriculture productiviste, le soin aux personnes vulnérables qui y devient inhumain… c’est le monde des gains de productivité et de la « fin du travail ». On s'y nourrit de la poubelle industrielle, comme dans L’An 01 de nouilles fabriquées à l’usine. Miam. Un monde que nous vivons comme « post-industriel » parce que, transférant une partie de la production (hier les usines, aujourd'hui les centres d'appel) sur les machines et vers d'autres pays, on croit n'avoir plus vraiment besoin de bosser.

If you need a deck built, or your car fixed, the Chinese are of no help. Because they are in China. And in fact there are chronic labor shortages in both construction and auto repair.


Matthew B. Crawford, Shop Class as Soulcraft. An Inquiry into the Value of Work, The Penguin Press, 2009.

Fin du travail pour qui ?

Nos gentil-le-s alternos ne désespèrent pas non plus devant le constat que nous avons pour une part simplement déplacé le travail vers des pays avec lesquels nous entretenons des relations inéquitables : le revenu garanti pourrait être universel, problème résolu à peu de frais. L'idée est généreuse, mais semble légèrement inadaptée à un monde où les revenus moyens font le grand écart selon les pays : harmoniserait-on le revenu universel par en haut ou par en bas ? Si en Malaisie on vit décemment avec 250 euros, pourquoi recevrait-on quatre fois plus en France ? Sur la scène internationale on n’ose même plus parler de « développement » comme l’extension à neuf milliards d’êtres humains du mode de vie des pays riches. On ne se contente plus désormais que de parler d’« éradiquer la pauvreté ». S'il y a dans le projet anti-productiviste l'idée de baisser non pas le temps de production mais bien la quantité de richesse produites, alors pour repenser collectivement ce que nous produisons et dans quelles conditions, il faudrait avant toute chose se remettre à les produire. Assis sur les gains de productivité et les délocalisations, le revenu garanti contribue plus à l'idée de « civilisation des loisirs », elle aussi issue des rêveries technophiles des « Trente Glorieuses », qu'à une société où les travailleuses et les travailleurs décident de ce qui doit être produit et à quel coût humain et écologique.

C'est mon choix

Bien loin de cette démocratie de producteurs/rices, le revenu garanti propose de faire de nous des consommateurs/rices – pardon, des consom'acteurs/rices engagé-e-s dans la vie de la cité… s'ils et elles veulent, puisque engagements et dégagements correspondraient à leurs choix individuels. On suggère, pour jouir au mieux du revenu garanti, le séjour à l'année dans des régions du monde faciles à voyager, où il fait constamment chaud et dont les habitant-e-s se montreront particulièrement serviables, puisqu'ils et elles ne jouissent pas d'un revenu décent mais nous oui. Pas de condition, pas de jugement sur ce que chacun-e fera avec la somme allouée. Le néocolonialisme à la petite semaine de ce choix de vie n'aura échappé à personne, mais le dispositif qui garantit le revenu de manière inconditionnelle ne permet pas de poser des standards collectifs. Comme dans ces affiches militantes où les bulles mettent en scène chacun-e s'interrogeant sur ce qu'il ou elle fera avec mille euros mensuels, le revenu garanti renvoie chacun-e à ses désirs et ses calculs, à sa volonté propre de travailler par-dessus pour gagner plus ou de se forger un destin singulier. Le revenu garanti, un moyen d'alimenter ce que nos sociétés ont de mieux, le secteur associatif, les activités de care ? Aujourd'hui les activités associatives figurent parmi les moins appréciées qu'on puisse mener sur son temps libre (7) et les activités de care sont mal partagées, assurées par les salariées, femmes vieillissantes ou migrantes, les plus mal traitées et considérées dans la hiérarchie de l'emploi, ou bien gratuitement dans le cadre qu'offre la domination masculine au sein des ménages. On peut toujours rêver que les hiérarchies formelles entre les tâches et les classes disparaissent par magie et que le revenu garanti assure en sus le retour de l'être aimé et le succès aux examens. Mais sans condition et sans jugement, il nous renvoie chacun-e à notre bonne volonté – ou à une plus mauvaise, qui permettrait de jouir sans scrupule des services offerts par des personnes à l'égard desquelles la garantie de la subsistance matérielle nous permettra de ne plus trimballer de mauvaise conscience (8).

(1) Lire le portrait de « Jean Fourastié, apôtre de la productivité : dire et administrer le progrès » par Régis Boulat dans Une autre histoire des « Trente Glorieuses », La Découverte, 2013.

(2) Ce qui nous permet de parler sans pouffer de société « post-industrielle ». Lire à ce sujet « We do not live in a post-industrial age », in Ha-Joon Chang, 23 Things They Don't Tell You about Capitalism, Penguin, 2010.

(3) A noter, que les travaux qui impliquaient de porter de lourdes charges ont quasiment disparu (docker) dans le même temps qu'ils sont devenus moins pénibles (construction). Mais les mauvaises postures ou les gestes répétés continuent à casser le dos ou à provoquer des troubles musculo-squelettiques, y compris dans les services.

(4) Jeremy Rifkin est l'auteur de ces prophéties dont la substance s'est matérialisée dans des best-sellers portant ces titres.

(5) On produira autant ou plus avec moins de monde, grâce à ces gains de productivité la diminution de la population active n’est donc pas un problème qui doive être résolu par l’allongement de la durée de cotisation. On trouvera une critique de ce présupposé et de ses conséquences pour la pensée de gauche productiviste dans Le Cauchemar de don Quichotte, Julien Mattern et Matthieu Amiech (2004), La Lenteur, 2013.

(6) Les activités les plus « douces » et écologiques sont aussi celles qui nécessitent le plus de travail et sont peu productives et compétitives : réparation, soin aux personnes, agriculture bio, etc.

(7) Enquête Emploi du temps de l'Insee, commentée dans « De quoi le temps libre est-il le nom ? », Jean-Yves Boulin, 12 juillet 2012.

(8) Ayant travaillé 700 puis 1000 heures annuelles gratuitement pendant six ans pour deux associations délivrant des gratifications symboliques élevées à des intellos de sexe masculin sans condition de participation, j'ai bien observé que la rotation des tâches n'était plus un idéal démocratique et que la solidarité y était un vain mot à partir du moment où la CAF pourvoyait aux nécessités les plus urgentes. Le monde associatif anti-capitaliste donne beaucoup de leçons mais ses exemples font froid dans le dos.