On saura gré aux coordinateurs de ne pas reculer sur ce terrain et d'oser parler de morale, de rapport à autrui, de formes toxiques de subjectivité. Si l'expression dérange les anti-cléricaux/ales, qu'elles et ils traduisent en grec pour retrouver leur tranquillité : l'éthique aussi se constitue autour de la question des mœurs ou ethos... Biagini, Carnino et Marcolini l'expriment ainsi : "On observe une dérégulation des comportements comme il y a une dérégulation des flux financiers" et le résultat est aussi inquiétant. L'avidité généralisée, la manière de considérer le droit comme une série de dus et autrui comme le fournisseur de ses plaisirs, à jeter une fois tari, tous sujets qui me passionnent et que j'aborde ici, apparaissent trop peu dans la critique sociale émancipatrice, et sont servis à droite non comme des symptômes mais comme des explications. Sans craindre de se voir traités de "fascistes" comme on a pu l'entendre, ou de trop compliquer la vie des militantEs amoureux/ses de constats simples (c'est l'oligarchie, c'est le capitalisme) et un peu d'eux-même, ces trois éditeurs libertaires, chez qui réflexion et action ne peuvent aller que de pair, osent la radicalité d'une critique morale. Ce sont les premiers accents que l'on entend dans le recueil, l'ordre alphabétique étant pourtant rien moins qu'arbitraire. Et ça fait un bien fou, de voir quelques classiques revisités comme jadis Ellul par Porquet, qui est du voyage, présentés per se et en tant qu'ils et elles peuvent nourrir la critique actuelle. Réacs, Michéa, Illich, Pasolini ou Lasch ? L'opposition progrès/réaction pose mal la question, quand on voit les penseurs postmodernes (plus post que moi, tu meurs) adopter vis à vis de l'abjection ambiante des postures au mieux "inopérantes, car incapables de saisir les spécificités de la phase actuelle du capitalisme", au pire qui "participent pleinement du déploiement du capitalisme en favorisant les mutations sociales et culturelles exigées par le marché".

C'est la deuxième face de l'ouvrage, critique de l'autre critique, celle à la mode, celle qui apparaît aujourd'hui comme subversive mais qui partage les rêveries libertariennes (Foucault) ou techno-capitalistes de libération de toute contrainte : la déterritorialisation de Deleuze et Guattari, les cyborgs homme-animal-machine de Negri et Hardt, et le bêtisier se clôt sur "l'engin volant pour tous" d'Alain Badiou (1). Si l'innovation doit dire ce qui est bon et imposer ses valeurs (y compris à ceux et celles qui refusent d'en poser et se noient dans un relativisme de façade), si "le capitalisme engendre des formes de vie plus riches et des rapports sociaux plus libres parce qu'il arrache l'individu aux traditions, à la morale ancienne et à la culture classique", alors tout devient plus simple, il suffit de s'extasier sur les produits du capitalisme (techniques, culture de consommation de masse, dite à tort "populaire") et de rêver "que les opprimés s'en emparent". Chercher une nouvelle voie est autrement plus ambitieux, et c'est sur cela que les trois auteurs finissent d'introduire le recueil : "redéfinir les conditions nécessaires à la formulation d'un autre futur sans tomber pour autant dans l'idéologie du progrès, creuser le sillon libertaire sans devenir libéral". C'est ce que font les vingt auteurEs qui sont ici présentéEs mais, devant la séduction opérée par le libéralisme libertaire, on aura besoin d'autres attaques qu'en creux...

Qui sont-ils et elles (parce qu'il faut avoir de bons yeux quand sur les sites web on ne trouve leurs noms que sur les visuels de la couv) ? Günther Anders, Zygmunt Bauman, Cornelius Castoriadis, Bernard Charbonneau, Dany-Robert Dufour, Jacques Ellul, Ivan Illich, Christopher Lasch, Herbert Marcuse, Michela Marzano, Jean-Claude Michéa, Lewis Mumford, George Orwell, François Partant, Pier Paolo Pasolini, Moishe Postone, Richard Sennett, Lucien Sfez, Vandana Shiva, Simone Weil.

(1) Manifeste pour la philosophie, Seuil, 1989.