Un sentiment bien décrit par ailleurs dans l'ouvrage de Tudi Kernalegenn, Luttes écologistes dans le Finistère, 1967-1981. Les Chemins bretons de l’écologie(Yoran Embanner, Fouesnant, 2006), et qui mêle prise de conscience écologiste et régionalisme. Le ressentiment à l'égard d'un État centralisé, peu respectueux des spécificités locales, ne s'exprimera jamais mieux que dans la lutte antinucléaire. L'équipement de la France en centrales depuis le milieu des années 1970 se distingue en effet par ses caractères peu démocratiques, technophiles, arrogants, centralisateurs et violents. La lutte antinucléaire qui embrase le pays marquera l'écologisme à la française : régionaliste, non-violent, avec des tentations libertaires. La non-violence des luttes plogoffites est le sujet d'ardentes polémiques : les habitant·e·s ont non seulement désobéi, mais ils et elles ont défendu avec hargne leur territoire, redécouvrant l'art du lance-pierre. Non-violence, vraiment ? Qu'on se rappelle la violence de l'avant-garde gauchiste en Europe pendant ces années-là (les assassinats, les attentats) et on relativisera celle des luttes antinucléaires françaises.

1980 : c'est l'année qui reste dans les mémoires. L'enquête d'utilité publique, simple obligation administrative et non pas procédure démocratique, est sabotée par les Plogoffites. La mairie est bien entendu fermée par la municipalité, mais la préfecture ouvre une mairie annexe, malheureux camion gardé par des cohortes de CRS et déserté par ce public qu'on n'a jamais pris la peine d'informer. La lutte est suivie par tou·te·s, les ancien·ne·s, les femmes, les républicain·e·s. On garde l'image de vieilles dames tendant aux plus jeunes les cailloux qu'ils vont lancer sur les CRS, et le procès parmi d'autres opposant·e·s d'un magistrat retraité. Les Plogoffites gardent la main sur les luttes et contrôlent l'aide qui leur vient de toutes parts, de la Bretagne comme des autres régions (en premier lieu le Larzac).

Nicole et Félix Le Garrec filment les événements et en tirent Des pierres contre des fusils, qui reste une contribution centrale à la mémoire de cette lutte. Jusqu'à cette bande dessinée ? Le sujet est bien traité, le point de vue des mères de famille qui en s'engageant amorcent le récit est une belle idée, et le scénario de Delphine Le Lay est agréablement rythmé. L'émotion et la puissance ressenties par Nicole Le Garrec qui préface l'ouvrage se traduisent cependant chez d'autres lectrices et lecteurs en simple reconnaissance du travail bien fait. Un geste artistique utile, car cette histoire mérite de rester dans les mémoires des antinucléaires, des écolos, des régionalistes et des autres habitant·e·s de notre pays, de Notre-Dame-des-Landes au Pays basque et dans toutes les terres « à aménager ».