Je me demande, comme tout le monde, ce que j'aurais fait pendant la guerre ou ce que je ferais si jamais… Lors d'un jeu de rôle dans une rencontre politique, il nous a été demandé de réagir à cette situation : Jiří, un jeune écolo tchèque, mimait un dictateur exigeant que tout le monde le suivît sans rechigner. Derrière lui, nous étions invité·es à nous positionner. Pour ma part, je le suivais docilement mais, dès qu'il avait le dos tourné, je le tournais en dérision à l'usage du public autour de nous. Jiří se retournait vers moi, j'étais sage et disciplinée. Il repartait, je recommençais mes âneries. Il ne savait pas trop comment réagir, n'arrivant pas à me prendre à défaut. Il s'est vengé le lendemain en vomissant derrière moi dans le car.

Qu'aurais-je donc fait pendant la guerre ? Que ferais-je lors de la prochaine ? Peut-être quelque chose qui y ressemble, des prises de position peu risquées, anonymes ou en douce. Je ne m'imagine pas en grande résistante mais peut-être donnant un coup de main à l'occasion. Ce que je sais, c'est que beaucoup de nos contemporain·es se posent cette question de manière complaisante parce que, toute peureuse que je suis, c'est souvent moi qui prends les devants pour poser des exigences basiques pour tout un bus ou une salle de cinéma. C'est moi qui finis par aller voir la petite fille tout au fond du wagon qui nous divertit de son jeu vidéo ou les bidasses qui ont mis la musique et fait péter le whisky parce que le train s'est désempli. (Moi et mes copines, car j'ai noté qu'autour de moi nous étions quelques chieuses dans ce genre, à préférer bouquiner dans le silence que nous voir obligées de faire la teuf avec de la pop pour militaires le matin dans le TGV.) Il arrive qu'on me remercie d'avoir pris la parole pour les autres qui n'osaient rien dire ou qu'on vienne m'appuyer si je me suis mise en difficulté (« Tu me parles mieux que ça, moi je sauve ta peau en Afghanistan ! ») mais il n'en reste pas moins que c'est souvent moi qui finit par aller au conflit, la boule au ventre et après une demie-heure de tergiversations, parce que personne de plus près ou de plus courageux ne s'y est collé avant.

Bizarrement, ça ne m'amuse pas, j'aurais moi aussi tendance à éviter les conflits. J'attends parfois des jours pour ouvrir un mail que je sais déplaisant, il m'arrive même de demander à d'autres de lire ce genre de correspondance qui les touchera moins que moi. Et pourtant, je ne me vois pas échapper à mes obligations en n'écrivant pas un message qui fâche ou en refusant une confrontation. Visiblement, j'ai un profil de militante qui a du mal à mettre ses valeurs de côté – seraient-elles aussi insignifiantes que le droit de ne pas laisser une ou deux personnes décider de l'ambiance musicale pour des dizaines autres.

Et pourtant… dans le milieu militant, j'observe la même lâcheté que dans la population générale. Même peur de se retrouver seul·e à devoir défendre un bien commun, même espérance qu'un·e autre le fera (et on s'en désolidarisera si ça foire), même difficulté à prendre la voiture en marche une fois que le conflit est posé dans des termes clairs. Je me souviens d'années de violents conflits dans une revue où des mecs universitaires plus âgés que moi n'assumaient pas le pouvoir qu'ils y détenaient. Chacun·e n'allait s'opposer à eux que quand il ou elle était directement concerné·e, refusant d'en faire une lutte collective et se couchant parfois lamentablement dans une négociation en privé. Le coordinateur d'un dossier, forcé de publier un texte ridicule, me rassurait : « Tu n'auras pas le même problème dans le dossier suivant, c'est sur un thème moins social. » Gagné, j'ai dû batailler d'autant plus fort pour sauvegarder l'intégrité de mon dossier que mon prédécesseur s'était couché sur le sien. Après toutes ces années, dont les dernières avaient été marquées par une foule de départs isolés, une camarade qui avait réussi à partir la première m'a engueulée en me disant que c'était « hallucinant » de voir comment je m'étais laissée traiter dans cette revue. Son manque de soutien (public, car en privé mes camarades devenaient plus courageux/ses) pouvait s'excuser, pour une féministe dans un environnement violemment masculin. Je ne lui en voulais pas mais visiblement, elle s'en voulait. En m'accablant, elle effaçait ses scrupules et la honte de ne pas m'avoir soutenue, un peu comme si les passager·es du TGV m'avaient engueulée pour avoir demandé aux deux militaires d'éteindre la musique dont ils faisaient profiter tout le wagon.

Aujourd'hui j'observe avec tristesse que même les interactions en privé sont soumises à la peur de se remettre en cause ou de s'affirmer en-dehors de la doxa du groupe. Quand les invitations à discuter tranquillement d'un sujet un peu polémique trouvent porte close, quand un militant qui kiffe les black blocks s'avère incapable d'assumer un différend avec une pré-mémère comme moi qui a peur de glisser quand il pleut, quand notre peur du conflit nous prive même d'un milieu vivant, où il serait possible de débattre sans se déchirer, je vois un petit monde tout occupé à conjurer ses peurs et à se tenir au chaud. Entre soi. Dehors, la peur fait des ravages, elle bourre les urnes et réduit à l'impuissance. Elle est la force la plus puissante du moment (1) et nous ne lui opposons que des rodomontades. Le courage, y compris dans ses manifestations les plus modestes et ça commence entre nous, nous serait plus utile que maintes déclarations bravaches.

(1) Se battre contre le terrorisme, ce serait justement refuser d'être terrorisé·e, pas regarder des sacs ouverts, mettre des lego en béton partout et réduire les libertés civiles. Mais bon, je comprends l'effet d'aubaine pour des démocrateurs en manque de légitimité...