Mais les choses sont plus compliquées dès qu'on se met à examiner ce qu'est un mandat électoral. La constitution héritée du coup d'État gaullien (1) et aménagée depuis (2) offre au vainqueur d'un scrutin uninominal à deux tours une marge de manœuvre plus importante que dans tout autre gouvernement représentatif. La menace du parti d'extrême droite a réduit le nombre de tours à un et les élections se jouent désormais sur la capacité d'un candidat à apparaître comme pouvant accéder au second tour, qu'il gagnera automatiquement. Comme dans les pays qui pratiquent de jure le scrutin uninominal à un tour, cette crédibilité constitue le principal argument des candidats : pour être élu, il faut être éligible. La croyance en l'éligibilité est le principal enjeu des élections et un critère important du vote.

Les électeurs de Macron sont-ils macronistes ?

Hors parti, Macron a construit son éligibilité avant de (ou parce qu'il tardait à) dévoiler son programme… à peine plus d'un mois avant le premier tour (3) et beaucoup plus vague que ses véritables plans d'action (4) contre la protection sociale et pour la baisse des rémunérations directes et indirectes (retraites, chômage) du travail. Le vote dont a bénéficié Macron n'a, sans surprise, pas été un vote d'adhésion mais stratégique. Il s'appuyait sur une base électorale numériquement réduite (8,6 millions au premier tour (5)), acquise à son positionnement européiste (6) mais à moitié seulement à son programme néolibéral (Amable et Palombarini, 2018). Le pendant « sociétal de gauche » (droits des femmes et des minorités, accueil des migrant·es) qui séduisait l'autre moitié, a disparu dès l'élection sans attendre un quelconque « tournant ». L'électorat du premier tour et celui du second, encore plus captif, adhéraient bien peu à Macron et encore moins à sa politique.

Le mouvement social en cours nous le confirme : non, on n'en veut toujours pas. Et à mesure que la proposition de réforme est discutée, à mesure que sa mesure-phare est abandonnée (l'universalité du système contre les régimes spéciaux) au profit de clientèles électorales à se concilier en temps de grève (policiers, ouvriers des raffineries), le front s'élargit contre ce gouvernement, accentuant la crise démocratique (7), rendant plus amère la captivité de l'électorat et plus éclatante l'arrogance des vainqueurs de la course à l'échalote.

Captivité de l'électorat et arrogance des vainqueurs

Depuis plus de trois décennies, les élections se gagnent à gauche (« il y a dans ce pays une fracture sociale », « mon ennemi, c'est la finance ») mais les mandats s'exercent dans la volonté d'appliquer à tout prix des politiques néolibérales (qui ont fait ailleurs la preuve de leur incapacité à faire rouler des trains en toute sécurité… ou à tenir ensemble une société). Ça coince ! D'où le fait que depuis trente ou quarante ans les élections sont perdues par les sortants et remportées par des nouveaux venus ou qui arrivent à se présenter comme tels (« j'ai changé »).

Macron, nouveau venu le mieux marketé depuis 1981, ne semble pas avoir peur de ce dégagisme. Puisque cette disposition a emporté en 2017 les deux partis politiques qui structuraient la vie politique française, le champ de bataille est vide pour un moment et la menace de l'extrême droite tient les électeurs à carreau. Alors il se lâche : son demi-mandat est émaillé de sorties méprisantes et déshumanisantes sur ceux et celles qui ne sont « rien » ou que « du Comorien », d'expression monarchique de ses goûts (« je n'aime pas la malhonnêteté intellectuelle », « je n'aime pas ce terme de "modèle social" », « je n'aime pas le clivage métropoles/territoires », « je n'adore pas le mot de pénibilité », « je n'aime pas les piscines », « je n'aime pas le mot démocratie », oups, ça c'est le Gorafi). Elles nous montrent à quel point le président-philosophe se voit bien assis sur le trône de notre captivité électorale.

Il n'a pas tort… Il pourrait être réélu dans deux ans, même avec un bilan désavoué par une majorité de l'électorat, par la magie du scrutin et de l'offre électorale. Le système électoral est dans une impasse et il faudra des années pour le rebâtir (pour qu'il se remette à déposséder le peuple de son pouvoir dans une mesure qui lui est acceptable). En attendant, il nous faut constater que, malgré la répression politico-policière, l'opposition ne s'exprime nulle part ailleurs mieux que dans la rue et les piquets de grève.

(1) Débarquement en métropole des troupes stationnées en Algérie, démission du gouvernement… c'est bien un coup d'État, validé a posteriori par un referendum.

(2) La réforme du quinquennat, entérinée par un referendum en 2000, a ajusté les mandats législatifs sur le mandat présidentiel et évacué la possibilité d'une cohabitation entre les deux pouvoirs.

(3) L'Entreprise Macron, sous la direction de Bernard Dolez, Julien Fretel et Rémi Lefebvre, Presses universitaires de Grenoble, 2019.

(4) L'Illusion du bloc bourgeois. Alliances sociales et avenir du modèle français, Bruno Amable et Stefano Palombarini, Raisons d'agir, 2018.

(5) À comparer avec les 11,4 millions pour Sarkozy en 2007, 10,2 pour Hollande en 2012. Seul Chirac avait fait pire avec 5,6 millions en 2002 et 6,3 en 1995.

(6) Que l'intégration européenne soit intrinsèquement néolibérale ou non, il n'en reste pas moins qu'une grande part de Français·es est en faveur de l'Union européenne sans pour autant être d'accord avec les politiques néolibérales qu'elle impose.

(7) Il s'agit moins d'une crise de la démocratie que d'une impasse structurelle du gouvernement représentatif. Depuis le referendum de 2005, le fossé entre l'expression du peuple et sa représentation politique est devenu plus évident mais il est identifié de longue date par des auteurs comme Cornelius Castoriadis qui parlent du gouvernement représentatif comme un régime mixte, avec des aspects démocratiques et d'autres aristocratiques. Sans compter la littérature anarchiste… Lire à ce sujet Démocratie. Histoire politique d'un mot, Francis Dupuis-Déri, Lux, 2013.