J'invite donc les végans à être un peu conséquents et à refuser cette agriculture-là, qui correspond si peu à leurs valeurs. Et je referme cette parenthèse pour revenir aux rapports de classe qui se jouent dans le véganisme avec la mode actuelle pour les produits végans. L'écologie est massivement investie par les classes aisées. Renouvelant le mépris de classe, comme j'en partageais l'intuition dans Égologie et comme le montre Matthieu Adam dans une excellente enquête (3), elles rendent cette valeur peu accessible, voire assez répugnante aux classes populaires pour qui c'est devenu un truc de bourges arrogant·es. Et cela malgré tout le potentiel de l'écologie sociale, celle qui a bien compris que la réduction des inégalités faisait partie de la solution pour baisser l'impact environnemental de toute une société. Le véganisme fonctionne un peu de la même manière, à convaincre des classes fières de leur rôle d'avant-garde éclairée, des militant·es aux hipsters et à ceux et celles qui les imitent, suscitant les sarcasmes et l'incompréhension des autres. Et cela bien qu'un régime végétarien bien composé soit le meilleur choix économique pour des familles pauvres, bien qu'un repas végan soit la meilleure option pour produire des repas collectifs bon marché et accessible à tou·tes, bien que tout le monde ait besoin d'une culture alimentaire (beaucoup) moins carnée et lactée.

C'est un paradoxe assez énervant, de voir que les végans sont assez conscient·es que manger c'est politique pour pouvoir acheter des produits animaux d'origine bio et paysanne mais préfèrent les produits les plus répugnants de la boutique bio, ceux qui sont le plus transformés ou produits le plus loin possible (tahin du Mali, lait de coco des Philippines, quinoa des Andes, baies de goji de l'Himalaya, noix de cajou d'Inde ou du Vietnam, etc.) et parfois tout simplement les plus dégueulasses (spéciale dédicace à l'une des marques de faux gras qui utilise comme ingrédient principal la levure – d'où le goût de… levure – tandis qu'une autre a la décence d'utiliser de la pâte de noix de cajou et de revenir ainsi au cas précédent). Ce mode de vie n'est-il pas celui d'enfants gâtés ? La viande industrielle, les trucs à deux balles gras et sucrés, tout cela qui est le produit d'une agriculture basée sur la concentration animale et la monoculture végétale, avec tous les problèmes sanitaires et écologiques qu'on sait, a produit un monde d'abondance alimentaire. Mais le mode de vie végan qui domine le paysage est celui d'un monde de post-abondance repu de trop-plein et qui, deux générations après avoir connu le rationnement, se permet de refuser un tas d'ingrédients, un peu comme les enfants de vos potes qui font les difficiles. La plupart des végans, ceux et celles qui profitent d'un choix en matière alimentaire jamais vu auparavant, pratiquent moins la sobriété qu'une hyper-sélection permise par une hyper-abondance. (Les omnivores en profitent autant, sauf que leur hyper-sélection peut porter sur le choix exclusif de filets ou de volaille à l'exception des autres viandes ou morceaux. C'est une abondance qui concerne tous les rayons.)

Il m'est arrivé de faire valoir que beaucoup de peuples sur terre avaient une dépendance vitale aux apports des animaux et j'ai déjà entendu des réponses à la « qu'ils mangent de la brioche », c'est à dire des invitations à changer d'endroit, de manière de produire et de vivre… C'est déjà peu charitable pour les gens qui vivent en France dans des vallées de haute montagne, qui dépendent de l'élevage et dont le mode de vie contribue au peu de diversité régionale qu'il nous reste. Ça devient carrément indécent quand il s'agit d'Inuits, de Mongols ou de plein de monde sur terre qui peut mettre entre une heure et un jour pour gagner de quoi se payer un litre d'essence (« qu'ils mangent leur bicyclette ! »). Par exemple, dans un petit village jakun au milieu de la jungle malaise, tout le monde pratique l'élevage en ayant des poules, des chiens, des chats. Les chiens avertissent quand il y a des éléphants ou des sangliers pas loin, les poules mangent les surplus alimentaires qui sont perdus en l'absence de réfrigérateur, quant aux chats… les gens du coin ne caressent jamais leurs chats mais ont un besoin vital de se débarrasser des rongeurs qui sans cela attireraient les cobras.

Loin de l'idée que nous avons d'être des superprédateurs – ce qui est vrai en tant qu'espèce ! – ces villageois·es, à une heure et demie de route de la première supérette, vivent des vies beaucoup plus précaires. Leurs relations avec les animaux sont plus variées et la puissance n'est pas toujours du même côté. Il y a vingt ans, l'arrière-grand-mère a été tuée par un tigre (on en voit encore à l'occasion) et une voisine a été piétinée par un éléphant. La tante est encore là pour raconter comment sa famille s'est jetée à coups de machette sur un ours qui les attaquait mais d'autres n'ont pas eu cette chance. Plus communément, les serpents mordent les paysan·nes qui dégagent des clairières, les sangliers viennent déterrer les racines de tapioca, les singes prennent la meilleur part des fruits et les éléphants saccagent les plantations quand les arbres sont encore jeunes : « Habiskan », ils n'ont plus rien laissé. Chaque nuit porte avec elle cette crainte. Les êtres humains sont aussi prédateurs : l'art de la sarbacane est encore maîtrisé même s'il est désormais interdit de tuer les singes, les villageois·es mangent des tortues et des grenouilles, tirent les faisans à la fronde, la saison des pluies intensifie leur chasse aux cervidés et aux sangliers, au piège ou à la lance, et toute l'année la rivière permet de se procurer du poisson. Ce sont de drôles de relations avec les animaux, bien plus riches que celles qui ont cours dans les pays où l'agriculture ne représente plus que 3 % des actifs et où nous ne sommes plus en contact qu'avec des chats et des chiens qui eux-mêmes ont peu de contacts avec leurs congénères.

Il n'est pas question d'utiliser ces exemples pour justifier la simple et bête prédation que les sociétés industrielles opèrent sur le monde animal – et végétal, et minéral ! – mais de montrer que les relations entre humains et autres animaux sont plus complexes que l'alternative simple entre prédation et protection que déploient de manière un peu paternaliste les militant·es de la cause animale. Les villageois·es vont aussi tous les mois faire leurs courses au supermarché, ramènent du poulet et des œufs qui sortent de l'usine ou se contentent d'anchois séchées quand leurs finances sont à sec. Comme nous, ils et elles deviennent alors les consommateurs et consommatrices de produits hors-sol et peut-être un jour seront-ils et elles tellement « avancé·es » qu'il pousseront un chariot végan ? Ce serait une sacrée perte qui viendrait consacrer la déforestation de la péninsule et l'administration du désastre.

Je voudrais pour finir rappeler deux choses : beaucoup de personnes dans le monde se procurent des protéines comme elles peuvent et n'ont pas besoin des bons conseils de citadin·es incapables de faire pousser autre chose qu'un basilic. Et puisque notre impact environnemental suit de manière assez mécanique notre revenu, devinez qui pourrit le plus la planète, du couple de paysan·nes qui gagne un Smic pour deux dans la vallée ou de l'amateur de faux gras à 5 euros les 200 g de levure ? De la foodie qui court les restaus végans ou de la famille d'autochtones malaisien·nes qui est la première génération à profiter d'une relative abondance alimentaire ? C'est une des raisons pour lesquelles, avec mon revenu et mon statut, j'aurais honte de refuser les anchois séchées dans le plat de riz du matin.

(1) Voir comment l'anthropologue omnivore et impur se voit privé de commensaux chez les brahmanes népalais dans Le Chemin des humbles, Rémi Bordes, « Terre humaine », Plon, 2017.

(2) D'autres agricultures sont possibles, sans domestication animale, comme la forêt-jardin équatoriale qui n'a pas grand-chose de commun avec les contraintes (densité démographique, sols, climat) de nos agricultures. Les Achuar d'Amazonie (Ph. Descola), comme les Batek de Malaisie (K. et K. Endicott, Lye T.P.) font ce qu'on pourrait appeler de l'agroforesterie végane mais pratiquent la chasse notamment aux abords de leurs « jardins » qui servent également d'appât à gibier.