Tous ensemble

L' « ouverture à gauche », l'association (sur aucun contrat transparent) de personnalités du PS au gouvernement ou aux réformes institutionnelles, peut être comprise par les esprits naïfs comme une réconciliation en vue d'une gestion pragmatique du pays... « Ma seule idéologie, c'est le pragmatisme. » Une phrase en manière de paradoxe spirituel, dans laquelle N. Sarkozy se place hors-système idéologique, comme avant lui Ronald Reagan, Margaret Thatcher, etc. Avec le ton de l’évidence, yeux écarquillés et bras ballants, qu’il adopte souvent : vous n’allez pas me contredire, tout le monde sait bien que…

Le sarkozysme n’est pas un pragmatisme : la destruction des solidarités nationales est un projet politique fort, qui ne s'appuie sur aucune mécanique scientifique, c'est un projet qui rapproche néolibéralisme et néoconservatisme depuis trois ou quatre décennies.

Mais si c'était véritablement du pragmatisme, cela sonnerait-il la fin des idéologies, comme il y a eu une fin de l'Histoire ? Circulez, il n'y a plus rien à penser, nous sommes tou-te-s d'accord. Un effacement du conflit politique, de la pensée politique, création continue et confrontation des idées sur « comment vivre ensemble ».

Le travail comme super-lien politique

Le « vivre ensemble » est conçu par les défenseur-e-s de la pensée sarkozyste comme d'une grande simplicité, il n'appelle plus la réflexion, il naît d'un consensus « naturel ». Mettons en avant Christine Lagarde. Avocate d'affaires (comme J.-L. Borloo, N. Sarkozy, etc.), elle travaille pour les firmes américaines de biotechnologies (biocides et OGM) et son premier portefeuille est celui de l'Agriculture. Trop gros ! La voici au premier remaniement ministre de l'Économie, des Finances et de l'Emploi, porte-parole de l'idéologie socio-politique du travail. Celui-ci s'impose « naturellement » (« bien souvent » sous la plume de Ch. Lagarde) comme but commun à l'ensemble de la société, riches comme pauvres, personnes privées comme collectivités, qu'il participe à réconcilier.

« Cessons d'être aussi pudiques sur notre intérêt personnel, qui, bien souvent, rejoint celui du groupe. La lutte des classes est bien sûr une idée essentielle mais, de mon point de vue, essentielle pour les manuels d'histoire. »

« Cessons donc d'opposer les riches et les pauvres, comme si la société était irrémédiablement divisée en deux clans. » Car le travail « met l'ensemble des professions sur un pied d'égalité : le grand patron comme le petit employé savent l'un et l'autre ce que c'est qu'une "grosse journée de boulot". » Pas question d'admettre que riches et pauvres ont des intérêts différents, en manière de fiscalité, de services publics, etc. Ils et elles travaillent dans la même boîte, et cela suffit pour assurer leur solidarité !

Si la société, désormais apaisée, était le lieu d'une opposition, ce serait désormais celle des aristocrates de l'Ancien Régime et de la RTT, méprisant-e-s envers le travail, intellectuel-le-s dont la régression consiste à ignorer la pratique, contre tou-te-s ceux et celles qui vont au turbin. En RER, en Porsche ou en Supercinq pourrie, qu'à cela ne tienne : tous ensemble.

« C'est pourquoi j'aimerais vous dire : assez pensé, assez tergiversé ; retroussons tout simplement nos manches ! » (1)

Trop de négociation tue la négociation ?

Pareil pour l'écologie (absente du discours de Ch. Lagarde), elle n'est plus une vision du monde, mais une bonne volonté unanimement partagée. L'Alliance pour la planète note les programmes de candidat-e-s à l'élection de 2007, distinguant ceux qui parlaient d'écologie et ceux qui la mettaient en pratique. N. Hulot, en faisant signer à tout le monde le même pacte, remet les pendules à zéro. Une nouvelle fois, tou-te-s ensemble, tou-te-s pareil (2). Les deux Nicolas aiment l'unanimisme.

On a pu rappeler que les accords de Grenelle, au ministère du Travail en 1968, étaient le fruit d'une conciliation des intérêts après un conflit social majeur. Tandis que le Grenelle de l'environnement intervenait avant un véritable essor des acteurs/rices de l'écologie (et après le déclin du parti mettant l'écologie au centre de la politique), avant une compréhension complète de leur propos et de leurs propositions. En clair, avant qu'ils et elles deviennent des adversaires dignes de ce nom, qu'ils et elles puissent faire valoir leurs positions dans une négociation serrée.

On le dit, la culture politique française se distingue par une capacité très faible à négocier, mais la table rase de Sarkozy ne tend-elle pas vers le même résultat ? Au fond, résoudre le conflit avant qu'il ait lieu permet aussi, les adversaires restant trop faibles, de ne pas passer par la case de négociations complexes et difficiles, au cours desquelles il faut donner pour recevoir.

Si l'on met en parallèle cet effacement du conflit de pensée avec le durcissement de la violence dans les vies, on imagine combien ce système vise à une concentration exceptionnelle du pouvoir, avec l'effacement des contre-pouvoirs. Dans le même temps, « en bas » (pour reprendre une expression fameuse) on jouirait toujours d'une liberté qui nous donnerait droits et devoirs. Car avec elle vient l'obligation d'être plus responsable de ses actes que jamais. Si hier les écolos pouvaient à juste titre regretter la disparition de la valeur « responsabilité », la voici qui refait donc surface. Sauf que l'on peut douter que nous jouissons tou-te-s de la même marge de manœuvre...

(1) Discours-programme du 10 juillet 2007 à l'Assemblée nationale, à retrouver sur www.minefi.gouv.fr.

(2) On lira à ce sujet la brochure « Le développement durable, quelle drôle d'idée ! », sur www.chicheweb.org.