Derrière une notion aussi consensuelle que le bien-être (l'état souhaité pour nous tou-te-s par l'Organisation mondiale de la santé) et son avènement dans les sociétés contemporaines, trois objectifs. Celui d'augmenter la productivité des ressources humaines en place : ce n'est pas par philanthropie que les grosses boîtes sont attentives au bien-être de leurs salarié-e-s les mieux payé-e-s… leurs performances doivent être au service de l'entreprise. Il sera donc question de banquiers qui travaillent 120 h/semaine grâce à des employeurs qui les chouchoutent et de bureaux où il est possible de concilier exercice physique et production de plus-value. Deuxième objectif : accompagner les politiques néolibérales. En proposant aux Britanniques de se soucier de leur qualité de vie et de leur bonheur par d'autres moyens que ceux d'une action publique traditionnelle qui résorbe les inégalités les plus choquantes pour allouer aux plus pauvres les moyens économiques de vies point trop indignes, David Cameron pallie ainsi la disparition de l'État-providence. Si lutter contre les inégalités permet in fine aux administré-e-s d'être heureux/ses, pourquoi ne pas s'attacher directement au but final ? Cela a le mérite de conjuguer les exigences « démocratiques » (remporter les élections) et la prédation en cours. Troisième objectif : faire accepter un ordre social méritocratique. Le bien-être nous renvoyant à nos destins singuliers, c'est une notion qui permet de ne plus s'inquiéter de notre sort collectif (vivre dans une société décente, par exemple) et de miser tout sur nos personnes. En échange d'un fabuleux repli sur soi, tant et tant d'opportunités nous sont offertes. À chacun-e de s'en saisir et qu'importe que les moyens pour ce faire soient si inéquitablement répartis : les occasions, elles, le sont. Si, si.

On assiste alors à un renouveau de l'esprit du capitalisme dans lequel le salut divin a laissé place au mérite pour justifier inégalités et exploitation. Il est possible de reprocher à une malade son cancer (Susan Sontag dans La Maladie comme métaphore) puisqu'au-delà de vulgaires considérations environnementales on sait que le moral peut beaucoup pour défaire la maladie et que de cela elle est responsable. Dans cette veine, on trouvera des auteur-e-s qui vont jusqu'à expliquer que si un tsunami ravage les côtes orientales de l'océan Indien, « les victimes devaient sans doute cultiver des pensées négatives » (Rhonda Bryne, autrice du best-seller The Secret – il s'agit du secret de la réussite que partageraient les grands de ce monde). Dans ce grand récit méritocratique du développement personnel, un auteur comme Nicolas Marquis nous a montré que les « alternos » n'étaient pas en reste et que leur critique sociale se conjuguait volontiers avec la responsabilité des individus. Si vos camarades militant-e-s vous parlent de se faire coacher pour arriver à mettre à jour des potentialités qui ne doivent pas attendre les conditions collectives de leur épanouissement, courage, fuyez !

Carl Cederström et André Spicer, enseignants en business schools mais habitués des brûlots sur le monde de l'entreprise, nous livrent ici un ouvrage documenté et divertissant. Il manque peut-être une définition plus appuyée du syndrome du bien-être mais la foule d'exemples qu'ils donnent d'un individu supposément libre recevant des injonctions à l'accomplissement brosse un tableau au final assez édifiant de nos sociétés sous emprise libérale.