Le constat de départ, c'est que nous votons moins pour nos valeurs que pour nos intérêts socio-économiques. C'est cynique mais, même si les auteurs ne prennent pas la peine de défendre cette idée (la faute au prisme de ces deux économistes ?), elle me semble au fond assez vraie. Car si l'environnement et les droits humains, par exemple, constituent des engagements forts, capables de motiver un vote, force est de constater que les élections se jouent principalement sur la répartition des richesses. Dans la petite bourgeoisie que je connais bien, on vote parfois pour payer plus d'impôts… mais c'est aussi une défense de services publics dont on bénéficie, et les classes aisées plus que les classes populaires (éducation supérieure, culture, soins de santé, etc.). D'autre part, les valeurs sont défendues par des électeurs et électrices dans un cadre où leurs intérêts économiques ne sont pas malmenés.

En s'appuyant sur la sociologie électorale, les appartenances de classe et les opinions exprimées par les électeurs et électrices, Amable et Palombarini montrent que les partis de gouvernement servent les intérêts de classes socio-économiques particulières, qu'ils appellent dans leur ouvrage le « bloc bourgeois » : cadres du privés pour la droite, cadres du public pour la gauche, pour le dire vite. Et ce, aux dépens des classes populaires. Un chapitre est consacré à ce choix opéré par le PS aux alentours de 1981 (les hypothèses les plus généreuses disent 1983, le fameux tournant de la rigueur) de mener des politiques néolibérales, perçues comme indispensables à une construction européenne plus subie que co-construite par la France, en laissant tomber les revendications des classes populaires en matière de rémunération et de chômage. Leur livre rend compte du débat entre ces deux options et de la rapide victoire des « modernistes » qui prônent dérégulation de l'économie, privatisations et désengagement de l'État, moindres recettes et austérité.

Pourtant, à chaque échéance électorale, les socialistes reviennent vers les déçu·es de leur action en leur promettant une politique qui rompe avec le néolibéralisme. François Hollande n'a pas eu honte de rejouer à ça mercredi dernier, au milieu du mouvement social contre les retraites, faisant appel aux valeurs « de gauche » mais avouant quand même « je ne vais pas moi-même considérer que je suis une solution quand certains pensent que j'ai été un problème » (un peu, oui). C'est que la base sociale sur laquelle le PS assoit ses politiques modernistes n'est pas assez étendue, les classes populaires restant majoritaires numériquement – même si l'abstention aboutit à leur moindre représentation. Dès le début des années 1980, Jacques Delors appelait à une alliance entre personnes bien nées de bonne volonté et François Hollande se positionnait déjà en faveur de la politique menée aujourd'hui par son ancien ministre de l'économie. La fondation Terra nova, qui en 2012 fit hurler en conseillant à la gauche l'abandon des classes populaires et de leurs aspirations à l'égalité et à la justice, ne produisait alors que la resucée des textes d'orientation élaborés trente ans plus tôt et qui aboutirent à faire le deuil des politiques sociales-démocrates, remplacées par la seule sollicitation des valeurs de ses électeurs « à l'abri » (construction européenne, société ouverte et traitement des minorités, de SOS Racisme au mariage pour tou·tes).

Macron n'a rien inventé mais l'ouvrage, publié pour la première fois deux mois avant son avènement, semble ne pas l'avoir trop vu venir. L'Illusion du bloc bourgeois ayant été rééditée en 2018, un chapitre est consacré à cette séquence. Il commence sur sa campagne, ce programme tardivement dévoilé (à peine plus d'un mois avant le premier tour !) et très vague alors que des fuites ont montré que son projeeeeet était beaucoup plus abouti. Il embraye sur les réformes de la première année du quinquennat : de celle de l'assurance-chômage (désormais alimentée, plus chichement, par d'autres caisses que les salaires) à la sélection à l'université en passant par le démantèlement de la SNCF, Macron s'est déchaîné. Côté « valeurs de gauche », en revanche, il n'a pas servi cette partie du bloc bourgeois, durcissant les conditions faites aux réfugié·es et demandeurs d'asile ou (c'est moi qui complète) abonnant l'Éducation nationale (déjà touchée par l'austérité économique) à sa droite réac-publicaine, enfumant les féministes auxquelles il ne cède rien malgré les prises de conscience dans la société française.

Le bloc bourgeois ne pèse pourtant pas si lourd qu'on puisse se priver d'une de ses composantes… Macron profite de la déréliction du PS pour s'attaquer à la droite en draguant ses électeurs et crée en passant son propre vivier d'électeurs en faisant décroître le nombre de fonctionnaires et croître celui des indépendant·es qui lui sont mieux acquis·es. Mais cela suffira-t-il ? Les auteurs rappellent que ce président a été élu avec 18 % des suffrages des inscrit·es au premier tour mais que la moitié seulement adhère pleinement à son vote (les chiffres sont plus élevés, entre deux-tiers et trois-quarts, pour les candidat·es de droite). De plus, nombre d'entre elles et eux ne partagent pas le libéralisme de leur candidat et sont plutôt séduits par le volet de gauche (celui qui disparut une fois l'élection assurée) ou par la construction européenne, toujours perçue en France comme une alternative au nationalisme et dont une moitié d'électeurs favorables souhaite qu'elle s'accomplisse en menant d'autres politiques économiques. Non seulement Macron est mal élu mais en plus il dispose d'un mandat très douteux pour mener en France une politique néolibérale.

Amable et Palombarini montrent bien que le pari des partis de gouvernement repose sur l'exploitation d'une classe socio-économique conquérante et dominante mais réduite : le bloc bourgeois. Ils montrent aussi que ce bloc n'a pas une grande cohérence idéologique et que le néolibéralisme n'y est pas une opinion prépondérante, ce qui est un peu rassurant (et encore moins, imagine-t-on, l'autoritarisme qui se déchaîne devant l'incapacité de Macron à faire face à l'adversité). Leur sociologie électorale est convaincante mais il manque peut-être à leur propos un peu de science politique, une critique de fond de la représentation et des effets de captivité qu'expérimentent les électeurs et électrices en votant « par défaut », tributaires d'une offre électorale qui est majoritairement le fait des classes aisées et des bénéficiaires de rentes politiques. Mais c'est une autre histoire…