Si les habitants de Kuala Lumpur étaient majoritaires dans le rassemblement de la péninsule (ou Malaisie occidentale), les manifestants sont venus de partout pour soutenir la cinquième marche de Bersih, dans des bus affrétés par le mouvement ou en voiture particulière. Ils ont souvent roulé toute la nuit et pris leur petit-déjeuner en ville. Ismaël, la soixantaine, arrive de Penang, le deuxième centre urbain du pays, avec un groupe d’hommes malais. Il ne craint pas tant la répression d’État – « Après Bersih 4, ils sont devenus plus diplomatiques », confie-t-il – que les chemises rouges qui font parler d’elles depuis quelques mois. Arrifin, lui, vient du Terengganu, cet État de l’est de la péninsule, une région dominée par le parti islamiste. Il n’y avait aucune femme dans son bus car on s’attendait au pire : « C’est dangereux pour elles, la situation peut être chaotique à cause des chemises rouges. » Plus loin, un quinquagénaire sino-malaisien, M. Teoh, est venu d’une banlieue de Kuala Lumpur avec ses enfants adultes, « en famille », et pour l’instant, tout va bien. En ce début de matinée, les manifestants, vêtus de t-shirts jaunes, marchent en petits groupes dans une capitale fédérale vidée de ses voitures. Les axes les plus importants ont été bouclés et il est possible de prendre l’autoroute à pied pour rejoindre le quartier étudiant de Bangsar ou la mosquée nationale, soit les deux points de convergence de la manifestation qui a annoncé vouloir rejoindre la place de l’Indépendance.

Pas de violence entre les « chemises jaunes » de Bersih et les « chemises rouges » pro-Najib
Le gouvernement ne voulait pas de cette manifestation et l’a fait savoir. La ville de Kuala Lumpur a refusé la demande déposée dans les temps par l’association Bersih 2.0 et le secrétaire du gouvernement a demandé aux fonctionnaires de ne pas descendre dans la rue sous peine de suspension. L’autre menace qui pèse sur les participants, ce sont les chemises rouges dont le lien avec l’UMNO, le parti ethnique malais qui domine la coalition au pouvoir (BN, Barisan nasional), n’est plus douteux. Leur leader Jamal Yunos préside une petite section de l’UMNO et les moyens humains mis à la disposition par le parti sont apparus dans la presse quelques jours avant. La direction continue à nier alors que les officiels, chef de police comme membres du gouvernement, adressent des menaces équitablement réparties entre les deux mouvements : les chemises jaunes n’ont pas plus que les chemises rouges le droit de manifester ce samedi et la menace qu’elles constituent pour l’ordre public est du même ordre. Les chemises rouges ont pourtant annoncé leur présence comme une contre-manifestation pour nuire à Bersih. Jamal Yunos s’est distingué par la violence de ses menaces contre le mouvement anti-corruption, dont les dirigeants ont également reçu des menaces de mort anonymes. Le jour du rassemblement, une fois les manifestants réunis dans deux cortèges jaunes, la crainte des chemises rouges n’a plus été qu’un mauvais souvenir. Celles-ci ont défilé tranquillement, à l’écart, et un seul acte de violence a été répertorié – des coups portés par une chemise rouge contre un participant à Bersih. Les forces de police, très nombreuses mais pour la plupart désarmées et cordiales, n’ont mené aucune répression. Elles ont interdit l’accès à la place de l’Indépendance, fermé autoroutes et rues à la circulation et contrôlé les rares incidents dont la presse s’est fait l’écho le lendemain. Il était même question ce dimanche 20 novembre dans le quotidien The Star d’un exercice au canon à eau qui a mal tourné, les policiers finissant par s’asperger eux-mêmes.

Le gouvernement choisit la répression avant la manifestation
Plutôt que de s’attaquer aux manifestants comme ce fut le cas lors de précédentes éditions, quand les canons à eau étaient dirigés contre la foule, les autorités ont choisi de réprimer le mouvement en s’attaquant à sa tête. Vendredi, la présidente de Bersih 2.0, Maria Chin Abdullah, a été arrêtée suite à la perquisition des locaux de l’association qui anime le mouvement. Elle est détenue au titre du Security Offenses Special Mesures Act ou SOSMA, un dispositif anti-terroriste qui, promettait le gouvernement lors des débats au parlement en 2012, ne devait jamais être utilisé contre des mouvements comme Bersih… Ce lundi, on a appris de son avocat qu’elle avait été placée en isolement, lumières allumées 24h sur 24, des conditions selon lui « proches de la torture ». En parallèle, le secrétaire de Bersih Mandeep Singh et d’autres militants ont été accusés d’avoir organisé des émeutes, tandis que des dirigeants de partis membres de la plate-forme ont été arrêtés pour sédition. Largement utilisé en 2015 contre des parlementaires d’opposition, des universitaires ou des journalistes, le Sedition Act date de l’époque coloniale et a été critiqué avec vigueur par l’opposition malaisienne et ses alliés, associations de défense des droits humains notamment. Samedi, d’autres arrestations ont eu lieu : celle de Steven Gan, le rédacteur en chef du site d’information indépendant Malaysiakini, et de deux dirigeants du parti d’opposition PKR, dont le parlementaire Tian Chua à son retour de la manifestation. Human Rights Watch, qui a envoyé une délégation à Kuala Lumpur, a condamné la répression en cours à l’instar de plusieurs associations régionales. Mais certaines amitiés internationales coûtent cher : c’est au nom d’un soutien financier de la part de la fondation Open Society que sont en partie dirigées les poursuites contre Bersih et Malaysiakini. George Soros, qui finance la fondation, n’est guère apprécié depuis son comportement prédateur lors de la crise économique de 1998 qui a secoué durement la Malaisie. Malaysiakini reconnaît avoir touché une petite subvention de la fondation sans que cela influence le contenu du site ni n’en fasse « un agent au service des forces étrangères », comme le prétend un dirigeant UMNO.

Pourquoi Bersih veut la démission de Najib Razak ?
Avec l’arrestation de Jamal Yusof et de quelques militants UMNO jeunes, le gouvernement met en avant l’« équité » de la répression, au service du maintien de l’ordre et du respect du choix des électeurs de conserver BN au pouvoir. Mais au-delà de ses cinq revendications, Bersih est-il un mouvement partisan visant à déstabiliser le Premier ministre Najib Razak ? Parmi les manifestants, parfois encartés ou organisés mais souvent venus en famille ou entre amis, la liberté de ton est assez grande pour le dire : ils et elles souhaitent sa démission, elle leur semble aujourd’hui inséparable de leur lutte contre la corruption. L’« officiel malaisien n°1 » (MO1), comme l’appelle à mots couverts le département américain de la justice dans ses rapports, est mis en cause dans le scandale 1MDB, du nom d’un fonds de développement pour les régions défavorisées du pays. Accusé d’avoir détourné 700 millions de dollars à des fins personnelles alors qu’au total, quelque 3,5 milliards manquent au fonds, les dénégations de Najib peinent à convaincre : cette somme est bien apparue sur son compte mais il s’agirait selon lui d’un don sans rapport avec sa fonction officielle. Alors que le pays traverse une crise économique larvée – le ringgit malaisien a perdu 5 % de sa valeur en quatre mois –, sa politique est remise en cause, notamment l’établissement en 2015 d’une taxe de 6 % sur les biens et les services (GST) qui a durement touché les entreprises les plus fragiles. La réponse la plus fréquente du gouvernement aux mises en cause de plus en plus audibles de l’opposition est de faire apparaître toute contestation comme un comportement propre à la minorité chinoise, laquelle constitue un quart environ de la population.

Qui a manifesté dans les cortèges de Bersih ?
À cela, les manifestants de Bersih répondent par leur seule présence. Alors que les chemises rouges sont des hommes malais jeunes (et souvent masqués), les cortèges jaunes sont bien « campur », mélangés. Il y a moins de femmes que d’hommes mais elles sont bien présentes, surtout parmi les manifestants de la capitale. Les Sino-Malaisiens sont toujours majoritaires dans le cortège. Rosman, un Malais de l’État de Johor, explique les raisons sociologiques de cette réalité : les campagnes sont trop peu éduquées pour développer un esprit critique et les Chinois sont pour la plupart urbains, donc assez instruits pour défendre leurs droits. Personne dans la manifestation ne souhaite s’étendre sur la question raciale : « On est tous ensemble », comme dit Ismaël. Au point que les peuples autochtones ne sont pas évoqués, seulement les États de Bornéo où ils sont très présents. Coiffés de couronnes tressées, un groupe d’Orang asli (les trois peuples autochtones ultra-minoritaires dans la péninsule) a fait le voyage depuis les hautes terres de l’État du Pahang ou du Kelantan, où des communautés autochtones bloquent des routes de montagne depuis quelques semaines pour lutter contre l’abattage de la forêt. Des militants LGBT sont aussi présents, malgré le risque pour ceux d’entre eux qui sont musulmans d’être poursuivis en justice. Des trentenaires indiens venus de Batu Caves, au nord de la métropole, ont un seul mot pour expliquer leur présence : corruption. Les Malais que nous avons croisés pendant cette semaine où il a été beaucoup question de Bersih mettent plus souvent en avant des raisons économiques, la GST et leur appauvrissement, dû à la mauvaise santé du pays. Melissa, jeune femme trentenaire, raconte combien la société malaisienne est en crise et les visages d’habitude renfrognés. Ce samedi, « on sent une ambiance très joyeuse ». En début d’après-midi, après que les cortèges ont été arrêtés par les barrages de police et la pause-déjeuner décrétée par chacun, l’appel se diffuse à se retrouver devant les tours Petronas, dans un quartier un peu excentré. Peu à peu, des groupes arrivent, la circulation est bloquée et des leaders prennent la parole les uns après les autres. L’énergie de la matinée disparaît à mesure que le ciel se couvre.

La contestation contre Najib a-t-elle un avenir ?
Mahathir Mohamad, l’ancien Premier ministre des années 1980 et 90, le premier à dénigrer les rassemblements de rue et leur volonté d’intimider le gouvernement quand il était au pouvoir, est venu en t-shirt jaune. La caution est de taille car sa défection fait flageller l’UMNO. « Dr M. », comme on l’appelle en Malaisie, vient de créer un nouveau parti en rupture avec le gouvernement, mais qui représente aussi l’ethnie malaise. Ce qui lui vaut à la fois des critiques de toutes parts et autant d’enthousiasme. Le paysage politique, qui mettait face à face trois partis ethniques conservateurs dans le Barisan nasional et trois partis plus progressistes et différemment marqués ethniquement, explose et se recompose. Le PAS, parti islamiste de gauche, a récemment pris acte de sa droitisation lors d’une scission. Le nouveau parti de Mahathir Mohamad n’est encore qu’une annonce. L’offre politique sera-t-elle structurée à temps pour les prochaines élections qui se tiendront entre l’année prochaine et la suivante, selon le calendrier choisi par Najib Razak ? Parmi les manifestants, aucun ne s’enthousiasme à l’idée de la prochaine échéance électorale. La dernière fois (en 2013), rappelle Melissa, « il y a eu des coupures de courant pendant le dépouillement de certains bureaux, des travailleurs migrants étonnamment dotés de cartes d’électeurs, tout qui laissait imaginer une fraude massive ». Personne ne semble compter sur les prochaines élections pour changer la donne. M. Teoh explique le paradoxe : « Il faut se bouger pour que les choses changent avant les élections, sinon on aura encore les mêmes. » Les « émeutes » et les actes « séditieux » ne sont pour l’instant une réalité que sur les actes d’accusation des opposants. Bersih se veut pacifique, joyeux et ramasse bien les papiers derrière son passage. Joyeux mais sans trop d’espoir : les manifestants de Bersih paraissent sans perspective politique puisque selon eux, ni les élections ni la rue ne peuvent rien à la dégradation continue de leur vie publique. Qu’est-ce qui arrivera à déboulonner un Premier ministre d’autant plus dangereux qu’il est aux abois ?

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