Je viens d'un pays où la même policière (ou à peu près : femme jeune, sportive, queue de cheval) peut tabasser avec des collègues une jeune femme avec des troubles psychiques dont elle avait connaissance, au motif que celle-ci s'est énervée de recevoir une amende pour stationnement illégal et l'a traitée de « connasse » à voix basse. À voix basse, ça veut dire que là où une policière belge fait avec une insulte insignifiante audible partout à la ronde, une policière française considère qu'un mot prononcé à voix basse et qu'elle seule a entendu, c'est la République qu'on trahit et cela mérite des châtiments corporels en une escalade de la violence. (Même si en l'occurrence, elle n'est que policière municipale et agent de la ville de Menton. Depuis vingt ans, ce statut évolue sous le coup des lois sécuritaires et de la décentralisation austéritaire pour se calquer peu à peu sur celui des forces de police mais pour l'instant, les municipaux sont encore des sous-flics.)

Tout ça a l'air anecdotique, mais c'est pour ça que Steve Caniço a été tué. Il est 4 h du matin, les flics décident de mettre fin à la fête de la musique sur l'île de Nantes. Ce n'est pas un quartier d'habitation, c'est (si j'ai bien compris) une friche industrielle revitalisée par d'autres industries, culturelles cette fois. Un DJ refuse d'obtempérer aux ordres de la police et passe un morceau de musique anti-flics, comme un baroud d'honneur. Les ordres sont donnés de réagir en tapant dans le tas et en envoyant quinze personnes dans la Loire, dont une qui ne remontera jamais. Steve Caniço a été tué parce que des flics se sont sentis insultés par la blague d'un DJ dont probablement il ignorait jusqu'au nom (1).

Certes, les policièr·es peuvent, en droit, exiger le respect de leur fonction et celui-ci passe par le respect de leurs personnes. Mais je m'interroge sur la confusion entre les deux, sur le fonctionnement de cette police dont le personnel met des ressources publiques dans le soin de ses ego froissés. Les bilans humains ne comptent guère pour ceux qui nous gouvernent mais ont-ils un jour pensé à la débauche de moyens et de violence qu'ils autorisent n'importe quel·le policièr·e à mettre en œuvre par intérêt personnel, sans souci du maintien de l'ordre qui était la base du contrat entre eux et nous ? Cette confusion entre les personnes et la fonction, entre les agendas individuels des policièr·es et leur mission de service public est devenue largement dommageable à cette dernière. Comme si le goût personnel des agents pour la castagne, l'expression de leurs préjugés et l'escalade de la violence (nobody's perfect!) portait tort à leur mission : maintien de l'ordre et respect réciproque entre l'institution et les administré·es (nous).

Cette mise à disposition gracieuse des ressources publiques (les nôtres, donc) se poursuit chaque fois que des flics estiment qu'avec eux, c'est la République qu'on insulte, et que nous payons les frais de justice qui leur permettront d'encaisser de confortables dédommagements pour outrage. Non, ce n'est pas la République qui palpe, pas même les bonnes œuvres des orphelins de la police, ce sont les outragé·es, qui ont donc tout intérêt à s'engager dans des conflits verbaux. Cette nouvelle confusion entre mission publique et intérêt privé ne tient pas à la culture d'entreprise (inquiétante) de la maison P mais à des dispositions mûrement réfléchies… sans doute pour s'assurer les faveurs des policièr·es sans s'embêter à augmenter leur rémunération, qu'ils et elles compléteront à discrétion.

Celles et ceux d'entre nous qui acceptent volontiers l'idée de laisser à l'État le monopole de la violence légitime acceptent-ils l'attribution de telles cartes blanches à des personnes si peu capables de respecter l'intérêt général ? D'autant qu'à titre personnel celles-ci ne sont pas tout à fait les meilleur·es d'entre nous : prévalence importante des violences conjugales chez les policiers, du vote d'extrême droite (l'épouvantail de la République)… pas vraiment des parangons de vertu républicaine et de respect du droit. Ce qui est un peu embêtant puisque leur travail consiste à faire respecter le droit.

Autre particularité française : ni la gendarmerie ni la police ne sont contrôlées par une institution indépendante, comme c'est le cas dans la plupart des pays européens. L'IGPN et l'IGGN sont des services appartenant à l'institution sur laquelle ils sont censés être en mesure de faire porter des responsabilités parfois très graves. Conséquemment, la police en France est rarement condamnée quand elle ne respecte pas le droit, elle pratique des contrôles au faciès abusifs (jusqu'au harcèlement), elle fait un usage disproportionné de la force sur laquelle elle n'a pas de comptes à rendre. Elle mutile et tue les manifestant·es comme depuis des décennies elle mutile et tue les hommes des quartiers, les pauvres et les non-Blancs, Adama, Théo et les autres, poursuivant sous d'autres modalités ses guerres coloniales sales. Voici le bilan que brossent deux ONG qui avaient vocation à dénoncer les manquements aux droits humains dans le monde entier mais pas forcément dans la « patrie des droits de l'homme », l'ACAT et Amnesty International. Même la Haut-Commissaire aux droits humains de l’ONU, Michelle Bachelet, a pointé la France du doigt pour les comportements de sa police.

Je ne sais pas vous mais moi je me sens aujourd'hui plus menacée par la police de mon pays que par toutes les personnes que je croise et qui pourraient me piquer mon porte-feuille ou me tabasser (2). Le contrat moral entre moi et l'État, il se porte plutôt mal. Je connaissais un peu la théorie politique, qui nous rappelle la différence de nature entre État et bien commun, mais depuis mes premières manifestations jusqu'à celles des dernières années, j'ai eu le temps de comprendre la pratique. Et je ne dois pas être la seule. Je ne consens plus à la violence légitime de l'État (en échange de sa protection, comme on nous disait), je l'accepte et je l'évite. Quant à la respecter ou sinon je suis punie pour outrage ? Pour être respecté, il faut être respectable.

(1) Et passons sur le fait que pendant un mois aucune recherche sérieuse n'a été conduite pour retrouver le corps, histoire d'appuyer le déni de la police concernant les conséquences de ses actes.

(2) D'ailleurs j'ai été fauchée délibérément et devant témoins par le conducteur d'une voiture correctement identifiée qui n'a pas été inquiété par deux enquêtes de police successives pas particulièrement zélées. On y reviendra...