Friction

9782359251791.jpg, oct. 2020Friction. Délires et faux-semblants de la globalité, Anna Lowenhaupt Tsing, La Découverte, 2020, 460 pages, 24 €

En 1998, le leader autoritaire indonésien Suharto doit abandonner le pouvoir. Les années qui suivent sont celles de la Reformasi, mouvement de démocratisation qui est aussi une période de grande insécurité : la déforestation s'accélère et l'armée empoche les dessous de table. Anna Tsing écrit dans les années suivantes, depuis l'île de Bornéo, cet ouvrage, Friction, où il est question d'un aventureux entrepreneur canadien, d'étudiant·es amateurs de nature, d'une femme qui cite une millier d'espèces animales et végétales présentes autour d'elle, de chef·fes de village capables de parler la langue des écologistes comme celle des développeurs. Entre autres. L'autrice, connue du lectorat français pour son livre Le Champignon de la fin du monde (La Découverte, 2017), est anthropologue et travaille depuis les années 1980 à Bornéo (ou Kalimantan), dans la partie indonésienne de cette île, la plus grande de l'archipel, jadis couverte de forêts équatoriales.

Au Kalimantan oriental vivent dans des villages nomades des Meratus, un peuple autochtone qui pratique l'essartage (ou agriculture sur brûlis itinérante) et vit également des produits de la forêt, consommés ou vendus sur des marchés lointains. Ces forêts suscitent des appétits globaux : les nids d'hirondelles prisés par la gastronomie chinoise, le bois tropical vendu au Japon, les terres pour les plantations de cultures d'exportation, des traces d'or qui excitent la bourse de Toronto, etc. Tsing, à partir de son terrain meratus, peut s'engager dans une ethnographie globale du capitalisme mondialisé. Elle tire des fils dans toutes les directions, prenant l'image de la friction, soit ce qui se passe quand des groupes sociaux sont en contact et ont des intérêts divergents, des cultures différentes, ne parlent pas les mêmes langues… C'est un angle un peu vaste et le livre est très inégal. On pourra apprécier (ou pas) son histoire du mouvement environnementaliste indonésien, le seul mouvement social toléré par un gouvernement autoritaire et par ailleurs très développementiste, et du rôle qu'y tinrent des jeunes gens de la petite bourgeoisie amoureux de randonnée, voire d'escalade. Ou bien le miracle par lequel les montagnes Meratus occidentales, destinées à une exploitation forestière, sont épargnées par une mystérieuse convergence entre militant·es et leaders autochtones.

Dans les dernières pages de son ouvrage, Tsing écrit que la théorie « surgénéralise en montrant que chaque situation locale n'est rien d'autre que l'exemple d'un schéma global autoréalisateur ». C'est particulièrement vrai dans ce livre, dont on se demande parfois s'il ne fait pas de Bornéo et de ses habitant·es une toile de fond, un simple décor. Par exemple la brillante page 421 sur la manière dont le concept de « gestion des ressources communautaires » (il semble qu'il soit plutôt question de gestion communautaire des ressources, community based natural ressource management), prisé par les écologistes comme par les institutions internationales, se heurte parfois à la réalité. On aimerait en savoir plus… Les lecteurs et lectrices qui ont abordé ce sujet par ailleurs n'apprennent rien et les autres encore moins. Tsing est parfois condescendante avec son lectorat ignorant la biologie tropicale mais elle ne lui explique rien ou si peu des usages meratus de la forêt pluviale et fait la part belle à l'implicite dans ses démonstrations. James C. Scott prenait la peine dans Zomia ou l'art de ne pas être gouverné de décrire les pratiques politiques et culturales des peuples sans État d'Asie du Sud-Est. Pourquoi en prive-t-elle son lectorat ? À qui s'adresse-t-elle ?

Les pages entières de réflexion autour des frictions à l’œuvre dans la mondialisation et des agencements entre humains et non-humains ne sont, quinze ans après la publication en anglais de cet ouvrage, plus vraiment inédits, à vrai dire un topos pour les théoricien·nes à la mode et les étudiant·es en philosophie de l'environnement. On s'ennuie alors que par ailleurs Tsing ouvre des pistes qui de loin semblent passionnantes mais qu'elle n'arpente pas vraiment. J'ai particulièrement regretté qu'elle n'approfondisse pas son propos sur la circulation mondiale des concepts écologistes et féministes…

Durian_in_black.jpg, oct. 2020La traduction de l'anglais est un dernier obstacle pour l'appréciation de ce livre. Décrivant un fruit bien connu, Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, qui sont crédité·es pour la traduction de cet ouvrage, écrivent : « Sous sa peau épaisse, on trouve une couche de graines. » Il ne s'agit pas d'une peau épaisse mais d'une écorce plus dure que celle des arbres et les graines ne forment pas une couche, elles sont peu nombreuses et enveloppées de chair. Il s'agit d'un durian (voir photo). De manière moins anecdotique, leur choix systématique du mot indigène, utilisé en anglais (et en espagnol), semble ignorer que le mot français, trop chargé d'histoire coloniale, est désormais remplacé par autochtone dans le vocabulaire anthropologique. Pignarre et Stengers, non content·es de multiplier les contresens en anglais, se piquent aussi à deux reprises de traduire de l'indonésien dans des NdT très douteuses : pencinta, ce n'est pas « en faveur de la nature », c'est la personne qui aime (la nature), amoureux ou amatrice, le verbe étant le même que pour les attachements romantiques ; kabupaten, c'est un découpage administratif qui peut être utilisé par métonymie pour le dirigeant de l'administration, le bupati… mais pas dans une définition. Des pages entières semblent avoir échappé à la vigilance d'une éditrice ou d'un correcteur. « Kompas » devient « Kombas », il est question de « partisants » et de « statut quo » et le survol de la bibliographie laisse apercevoir un « Boréno ». Voilà un livre dont l'ambition immense excitait les appétits intellectuels mais qui au final se laisse difficilement apprécier, jusque dans les détails.

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