Je ne souscris généralement pas aux analyses qui mettent face à face « nous » et « eux », le capitalisme et ses méchants serviteurs contre nous, le gentil peuple exploité. Il m'arrive cependant d'y céder, par exemple quand les « élites » de la région Aquitaine sont plus sensibles aux charmes d'Eiffage qui tient à construire une autoroute entre Bordeaux et Pau qu'à ceux des technicien-ne-s de l'Équipement qui dénigrent le projet, mal ficelé ;
quand ces dignes représentants du peuple de gauche (1), bien avant le « ça suffit l'écologie » de Sarko, promeuvent la première autoroute de l'après-Grenelle, 180 km qui filent à travers huit zones Natura 2000 (Natura quoi ?) ;
quand ils ignorent une décroissance des transports sensible depuis 2003 et les engagements pour limiter les émissions de gaz à effet de serre, et continuent à rêver leur rêves de mômes des années 1960, qu'on irait le w-e sur la Lune et qu'on mangerait du magret en tubes ;
quand ils s'appuient sur une opinion publique favorable... qui depuis 1992 que le projet est dans l'air pense avoir un avis informé, mais ne connaît pas même le tracé de l'autoroute qui rallonge le trajet Sud Gironde-Bordeaux de 6 km (2).
Même si l'honnêteté de nos élu-e-s n'est pas en question, ce projet d'autoroute sent au moins l'imposition par une classe dirigeante de sa vision bien particulière du bien public et du long terme. Les deux partis qui structurent la vie politique française, main dans la main pour défendre l'A65, le sujet absent de la campagne des élections régionales de 2004 qui donne à Alain Rousset ce qu'il imagine être un mandat (« J'ai été élu pour... »), tout cela se nourrit des limites du gouvernement représentatif : absence de mandat et de comptes à rendre, survalorisation de la liberté de choix et ignorance des phénomènes de captivité au moment du vote, création d'élites politiques dont on apprend régulièrement qu'elles n'ont pas la moindre idée du prix d'une baguette ou d'un ticket de bus urbain (« 5 euros ? »). L'A65 est le pur produit de ce système politique (3).
Et pourtant... c'est peut-être la faute des associations qui ont peiné à mobiliser, à faire connaître les failles du dossier, à trouver et à utiliser les arguments qui nourrissent l'indignation et suscitent un mouvement social, mais cette question n'a pas passionné les foules. Pas évident, entre 8h de boulot quotidien, 1h30 de transports, les gosses, la maison et la télé pour se vider la tête, de s'intéresser à des questions, et d'autant moins quand notre avis n'est pas requis ! Le manque de vertu politique qu'on peut déplorer a des causes structurelles, qui ne dépendent pas de nous.

Néanmoins... reste de cet échec l'impression désagréable que tout de même, tout ça nous arrange bien. Pouvoir rêver d'un w-e à filer sur l'autoroute vers les Pyrénées, pouvoir profiter de barrières douanières symboliques pour nous acheter tout un équipement réalisé à des prix défiant toute concurrence par des travailleurs/ses asiatiques sous-payé-e-s, pouvoir rouler avec un pétrole relativement bon marché, merci les guerres « justes » et « préventives », pouvoir nous baffrer d'une viande élevée au soja cultivé sur ce qui était hier encore une forêt tropicale... nous sommes malgré tout les bénéficiaires d'une violence bien supérieure à celle que fait l'A65 aux contribuables aquitains, aux paysan-ne-s landai-se-s, aux promeneurs sud-girondin-e-s.
Mais quand nous sommes jeté-e-s à la porte du festin de la classe moyenne occidentale par le chômage, l'emploi indécent ou les retraites injustes, là on trouve plus de monde pour s'indigner. Et le consensus néo-libéral auquel se plient nos gouvernements, la bride sur le cou d'entreprises dont la puissance dépasse celle des États, la prédation organisée par l'oligarchie qui profite de notre vote contraint, tout cela nous choque de nouveau, simplement parce que les miettes ne sont plus assez grosses ! Quand elles l'étaient, nous fermions les yeux, trop occupé-e-s à télécharger la dernière appli ou à chercher un crédit pour la bagnole. Les Grec-que-s qui hier faisaient du non-paiement des impôts un sport national (4) prennent aujourd'hui la rue en pestant contre les élites politiques qui les ont plongé-e-s dans la dette. Les Espagnol-e-s qui ont profité d'une prospérité illusoire gueulent maintenant contre les mécanismes qui ont favorisé la bulle immobilière (et l'autodérision est rarement au rendez-vous, comme elle l'est dans cet impeccable dessin animé d'Aleix Saló). Comme disait l'ami Nicolas Bacchus, « Si le seul moyen de s'apercevoir du monde de merde dans lequel on vit est de se faire virer, alors tout le monde à la porte ! On pourra peut-être passer plus vite à autre chose ». Nous y sommes, ou presque.

Au moment d'aller manifester contre les retraites, au moment de protester avec les Indigné-e-s, l'honnêteté consiste à se demander si on souhaite seulement avoir accès à un revenu décent et à un pouvoir d'achat qu'on juge suffisant grâce au système économique actuel, avec les miettes de l'exploitation des ressources mondiales, ou si on est vraiment prêt à mettre une croix dessus pour construire un autre monde...

Ce texte est dédié à Élie Spirou, directeur commercial délégué aux Pouvoirs Public, Collectivités Locales et Grands Comptes, Eiffage Travaux Publics (anciennement directeur de cabinet d'Alan Rousset au Conseil régional Aquitaine), ainsi qu'à l'écrevisse à pattes blanches, espèce disparue pendant les travaux de l'A65, en septembre 2008, suite à un écoulement de chaux dans la rivière.

(1) Soyons justes, Alain Rousset et Henri Emmanuelli ont trouvé en François Bayrou et en Alain Juppé (après sa conversion au grand effort pour sauver la planète) des partisans pour défendre le projet dans une lettre adressé au Premier ministre.
(2) Les quelques commerçant-e-s de Bazas (sortie 1) à qui j'ai demandé de poser une affichette contre l'A65 en mai 2008 me répondent non, ils et elles sont favorables à cette autoroute « écologique » et la défendent ardemment. Il a suffit de leur montrer le tracé de l'autoroute pour les convaincre de rejoindre les opposant-e-s.
(3) Abondamment décrit dans ma brochure « Élections, piège à cons ? ».
(4) Je doute que la fraude fiscale répandue en Grèce puisse être assimilée à l'action de désobéissance civile d'un Henry David Thoreau refusant de financer par ses impôts une guerre-prétexte contre le Mexique, visant l'annexion d'une partie du Texas, de la Californie et de tout ce qui est aujourd'hui le Sud-Ouest des USA.