Comprendre (ou pas) l’emprise

Vu de loin, les contrats que les victimes signent avec leurs bourreaux sont incompréhensibles. Mais voyons, il fallait refuser. Enfant, un adulte nous a proposé, à mes frères et à moi, de nous échanger un bel hameçon contre un trop petit, qui ne nous était plus d’aucune utilité et que nous avons vite jeté, disant ainsi adieu à nos parties de pêche. Pourquoi avons-nous accepté de nous dessaisir d’un objet qui nous appartenait au profit d’un parfait inconnu ? Parce qu’il nous le demandait. Le hameçon qui nous était proposé en échange ne nous faisait aucune, mais alors aucune envie. Mais, confiants dans l’idée qu’il ne pourrait pas nous proposer de marché inique ou intimidés parce qu’il fallait lui signifier un refus qui était un acte trop hostile, nous lui avons tendu l’objet sur lequel reposait l’un de nos plaisirs de cet été-là. Nous aurions pu accepter pire encore. La confiance et l’intimidation sont deux ressorts de la soumission aux desiderata d’autrui que j’observe toujours de moi aujourd’hui. L’acceptation de leur sort par les victimes n’absout pas les personnes qui se satisfont de passer des marchés si avantageux. Il n’y a pas de contrat qui tienne entre parties inégales et la vulnérabilité de l’autre à l’abus offre parfois des surprises. Ce sont parfois des adultes pleins d’assurance qui acceptent de se faire déposséder de leur hameçon. Plutôt que de postuler la capacité de l’autre à défendre son intégrité, posons que mettre quelqu’un dans une situation qu’on suppose défavorable mais qui est pour soi-même profitable est de toute manière dégueulasse.

Assez de plaintes

Une autre difficulté à faire reconnaître son statut de victime, c’est qu’il est toujours plus que temps de tourner la page et de positiver. Dès 1946, nous apprend Charlotte Lacoste dans Séductions du bourreau (PUF, 2010), le public s’était lassé du sempiternel récit des victimes de la Shoah et leur reprochait de ne pas aller de l’avant. Je ne souhaite pas établir de commune mesure entre l'objet de mes observations et un crime inédit par son caractère massif et par sa violence mais cette histoire nous renseigne sur l'indécence avec laquelle on peut exiger de ne pas entendre la souffrance d'autrui. Dans l'idéal, il eût fallu que les rescapés des camps nous rassurassent (« c'est passé, c'est passé ») en moins de temps qu’il n’en faut pour pleurer un proche. On imagine la dose de mauvaise foi dans l’appel à fermer sa gueule et la facilité à l'exprimer dans le cas de violences bien anodines et qui n’engagent pas de responsabilité collective. À cet appel à ne pas ressasser ce qui appartient à des temps révolus, on aimerait retourner dans le passé pour voir quand le moment de la plainte était acceptable. Entre la sidération dans laquelle nous met la violence et le temps qui n’est déjà plus celui des plaintes, il ne semble pas y avoir de véritable fenêtre de tir. Le temps de comprendre ce qui nous est arrivé (l’eussions-nous compris plus tôt qu’il eût été peut-être possible de s’en protéger) et cela est déjà tombé dans ce gouffre qu’on appelle le passé et qui se situe à une épaisseur de papier à cigarettes de notre présent.

Le refus d’entendre les plaintes des victimes tient à deux écueils de nos sociétés : le refus de comprendre que, dans un régime libéral qui garantit une égalité de droits, certains sont selon la formule d’Orwell « plus égaux que d’autres » et cette attitude qui positive à fond l’avenir. Le résultat est là : « Dans la "société de l’autonomie comme condition", une fois que vous avez identifié les responsables, arrêtez de leur en vouloir parce que rien ne sert de pleurer sur le lait répandu, il faut aller de l’avant. L’individu lui-même doit se poser la question ; non pas : "Qui est responsable de mon malheur ?" mais : "Que puis-je faire pour m’en sortir ?" Le présupposé qui est inclus là-dedans, c’est que c’est l’individu lui-même qui est responsable et qui peut s’en sortir » (1). Tout cela fait qu’à la détresse de la victime il faut ajouter une seconde peine, le manque de reconnaissance du préjudice subi, voire la culpabilité d'être à terre. La condamnation des bourreaux, dans les cas les plus graves, ne semble pas suffire (et elle ne doit pas servir à ça). Sommées de mettre un mouchoir sur leur détresse, comment les victimes peuvent-elles se reconstruire seules ?

(1) Nicolas Marquis, « Se changer soi pour changer le monde », L'An 02, n°7, 2015.