Bienvenue chez les pauvres, chronique n°1

Malgré la crise et les faillites évitées de justesse, les États continuent à investir dans l'avenir.

On a vu l'Espagne construire, à l'initiative ou avec la bénédiction des autorités, des éléphants blancs :

  • aéroports dans des villes moyennes déjà bien desservies (les 178.000 habitant-e-s de Castellón, à 75 km de la troisième ville d'Espagne, sont équipé-e-s : illes peuvent désormais aller se balader le dimanche sur des pistes désespérément vides),
  • méga projets de construction dont les appartements ne trouvent pas preneurs malgré les difficultés de logement qui demeurent (voir le reportage de Magali Corouge sur Ciudad Valdeluz),
  • lignes de train à grande vitesse déjà décevantes,

le tout impeccablement décrit dans un petit film d'Aleix Saló, Españistán, de la burbuja inmobiliaria a la crisis (trouvez un-e ami-e pour vous le traduire, ça vaut la peine).

La France est plus solide, elle tiendra plus longtemps. Elle peut encore lancer des projets pharaoniques. Citons au hasard

  • le « grand projet du Sud-Ouest » de LGV,
  • le grand contournement qui ressort de la poubelle pour faire miroiter aux automobilistes bordelai-se-s des heures de pointe où on sera entre soi dans les embouteillages sur la rocade,
  • et des stades en veux-tu en voilà (Lille, Valenciennes, Bordeaux encore, rénovation coûteuse à Saint-Étienne, une des villes les plus endettées du pays),
  • et autres « projets (d'infrastructures) inutiles » contre lesquels les résistances se fédèrent.

Pendant ce temps, les hivers se font plus rigoureux, les familles pauvres finissent par ne plus faire tourner un chauffage électrique trop dispendieux, la tuberculose fait un retour significatif, et on continue à mettre sur le marché des appartements mal isolés, dotés de fenêtres simple vitrage. La rénovation du bâti dans lequel vivent les plus fragiles n'est pas vraiment à l'ordre du jour, et les maigres résolutions pour aider les classes moyennes à habiter des logements plus écologiques sont bientôt épuisées faute de nouveaux volontaires. Des scénarios de transition énergétique existent, qui ont des vertus autant sociales qu'environnementales, mais la crise n'est pas anticipée. Fin des crédits, fin du pétrole bon marché, et nos dernières ressources sont consacrées à s'équiper dans le sens d'une certaine modernité depuis longtemps rancie... eh oui madame, plus vite, eh oui monsieur, plus puissant.

Les porteurs de ces projets sont pour la plupart des hommes vieillissants qui, gamins dans les années 60, rêvaient de l'an 2000. Ils sont fiers de se comporter en « bons pères de famille » face à un peuple irresponsable qui depuis longtemps demande que les exigences écologiques prennent le pas sur celles de l'économie : un sondage de 1994 (1) faisait déjà état d'une majorité de l'opinion demandant un tel arbitrage, et en 2003 (2) D. Boy a mesuré le fossé : 63 % de la population générale demandait cette option, recommandée par seulement 19 % des parlementaires. Nos bons pères de famille croient encore majoritairement que le progrès technique règlera la crise climatique, qu'il faut continuer à construire des autoroutes et renouveler le parc nucléaire... Et malgré ce fossé qui se comble bien lentement, ils prennent notre vote (contraint (3)) en leur faveur pour une confiance renouvelée. Quand ils auront pris conscience du danger, il sera trop tard pour agir.

Notes
(1) Cité dans Dominique Bourg, Les Scénarios de l'écologie, Hachette, 1996.
(2) Daniel Boy, « Les parlementaires et l'environnement », Cahiers du CEVIPOF, 2003. Cette étude a été réactualisée en 2010 (in Cahiers du CEVIPOF n° 52), sans que nous en ayons encore vraiment pris connaissance.
(3) Voir ici-même la brochure consacrée à ce sujet.