Cette injonction à l'autonomie me pose un problème. À vrai dire, c'est parce que je me débrouille bien dans des environnements que je maîtrise mais je suis en revanche un peu désemparée dans des environnements nouveaux. Si j'y suis laissée à moi-même et qu'on me refuse les ressources qui me permettraient d'apprendre peu à peu à y naviguer, la tâche me paraît hors de portée, un genre de vertige à l'envers. C'est une question de confiance en soi et de motivation, deux ressources que je cherche dans le collectif. Je revendiquerais plus volontiers l'hétéronomie si ce n'était pas une valeur si mal perçue. Parce que, dans la plupart des milieux, il faut être au-to-nome. Dans mon expérience, être autonome au boulot c'est ne pas exiger d'être correctement encadrée, créer son poste autour d'une fiche pour le moins concise et surtout ne pas extorquer trop de temps aux collègues/supérieurs hiérarchiques, quand bien même je débarquerais sans formation ni connaissance du boulot (et quand bien même j'aurais été recrutée sans montrer mon CV par de quasi-inconnus qui auraient projeté sur moi des rêves dont je ne suis pas responsable). Être autonome, c'est créer le plus de valeur ajoutée avec le moins possible d'investissement, parfois pas même un bureau et à moi de me procurer un ordinateur. « Autonomie, camarade ! », disions-nous dans un mouvement de jeunesse aux accents libertaires. Ça voulait dire : fais pas chier, débrouille-toi. Mais avec un brin de second degré. Et des accents libertaires.

D'où vient qu'on est capable de demander à des gens, y compris à des gens qui ont dix ans de chômage dans la gueule, d'être « autonomes » dans un environnement pourtant traversé de contraintes ? Encore une fois, cela tient à la vision malade que nous avons de ce qui nous relie. L'interdépendance est honnie et à chacun-e de trouver des ressources en « travaillant sur soi ». Même les plus fragiles sont sommés d'être responsables et autonomes, à l'instar des personnes qui les dominent. Alors qu'il est question avec l'autonomie de se donner sa propre loi, une vision individualisante de cette notion nous force à envisager une loi qui n'est plus commune mais individuelle. Autant dire que c'est un régime, une règle qu'on s'impose comme pour obtenir un ventre plat et une santé de fer. Malheurs aux vaincus, aux pauvres qui se laisseront aller. Pendant ce temps, le monde social nous rend toujours plus hétéronomes, contraints par l'économie, des normes techniques, etc. mais nous feignons de l'ignorer en focalisant sur notre petit complexe de Robinson (1). L'injonction de tous et toutes à la même « autonomie » flatte nos ego et exacerbe la violence des rapports sociaux. Loin de constituer des bases politiques intéressantes, si l'« autonomie » n'est pas une création collective mais une qualité individuelle à mettre en avant dans les entretiens d'embauche, cela ressemble à un accompagnement de l'abjection en cours. À tout prendre, je préfère être hétéronome et savoir ce que je dois aux autres.

(1) Robinson Crusoe croit ne devoir qu'à soi-même le petit monde qu'il se construit alors qu'il est le récipiendaire de savoir-faire qui lui ont été transmis par l'éducation et qu'il fabrique sa maison et ses outils… avec les outils trouvés dans son bateau naufragé.