Il n'empêche que c'est de mauvais gré que je vois mes premiers jours à la Communauté placés sous le signe de la solitude. Au point d'envisager un plan B pour la semaine suivante... Heureusement, un stagiaire arrivé après moi, Cyril, partage cette déception et nous passons une après-midi assez réconfortante à nous balader en regrettant la vie collective plutôt pauvre. L'épluchage des légumes et le repas de midi sont les rares moments collectifs et conviviaux de la journée, et pas une seule discussion collective et formelle n'est proposée dans le courant de la semaine. On nous signale, belle surprise, que le vendredi les nouveaux et nouvelles arrivant-e-s ont un entretien avec une ancienne de la Communauté. Cette perspective devient le premier objectif de mon séjour (surtout ne pas partir avant !) mais Cyril ne tiendra pas jusque là. Le jour venu, j'aurai déjà appris beaucoup, dans des discussions informelles à la cuisine ou ailleurs, sur ce qui fait que la Communauté est si peu accueillante, à l'encontre de son intention originelle.

Première raison : il fait froid ! Les lieux collectifs sont très vastes, impossibles à chauffer et d'autant plus pendant cette vague de froid où le thermomètre descend jusqu'à -14°. Les lieux privés, parmi lesquels l'étage où se trouve ma chambre, sont bien mieux chauffés et on a parfois hâte de les retrouver pour ne plus en sortir. Deuxième raison : les lieux ont accueilli dans les années 1970 et 1980 jusqu'à 90 personnes, et il sont surdimensionnés pour la situation actuelle. On peut donc très facilement ne pas s'y croiser.

Aujourd'hui la fête de la St-Jean, les semaines d'été ou Noël peuvent réunir beaucoup de monde, mais il n'y a plus à la Communauté qu'une douzaine de personnes engagées, au point qu'on ait envisagé il y a quelques années sa fermeture. Ludovic est maintenant le seul postulant. Il a rejoint la Communauté il y a un an et demie, et il est co-exploitant de la ferme. Il regrette que l'efficacité y soit un gros mot, et de travailler dans des conditions trop peu professionnelles. C'est pas parce qu'on essaie de faire avec le minimum d'énergie fossile et le plus simplement possible qu'on doit abandonner l'idée de produire ! La fromagerie n'est pas aux normes, les tomes qu'il fabrique peuvent uniquement être échangées à des ami-e-s. La ferme n'a pas assez de rentrées d'argent, et beaucoup de besoins monétaires : la protection sociale des co-exploitant-e-s, qui garantit entre autres la retraite des ancien-ne-s, coûte déjà plusieurs milliers d'euros par an et par personne. Dans ces conditions, l'autarcie que les personnes de passage croient voir à la Communauté (les légumes, les pommes, le pain, le lait et le bois sont produits sur place) n'est qu'une illusion et les engagé-e-s se font un devoir de la mettre à mal. Le travail manuel, qui est un gage d'équilibre dans la pensée du Patriarche qui a investi la ferme il y a bientôt cinquante ans, est devenu prépondérant et on trime, on trime, pour tenter de joindre les deux bouts avec ces moyens pas vraiment à la hauteur que me décrit Ludovic. Le résultat, c'est que les approvisionnements complémentaires se font à moitié en gros à la Biocoop, et à moitié en conventionnel au supermarché du coin (« fruit de l'exploitation des hommes et de la nature »), en contradiction avec les valeurs portées par la Communauté. On n'a pas beaucoup d'argent... et – troisième raison – on n'a pas beaucoup de temps non plus pour accueillir comme on pourrait les personnes de passage, ni pour ouvrir des espaces de réflexion sur la non-violence et la spiritualité (2). Les réunions hebdomadaires, entre engagé-e-s, et les discussions informelles sont certes teintées de cet esprit, mais c'est en passant. On pourrait donc venir à la Communauté, y passer quinze jours, et ne pas en savoir plus sur la non-violence que le nom de Gandhi, dont deux portraits trônent dans la salle commune. Même le travail des stagiaires, tenu-e-s de travailler 35h/semaine en échange de leur hébergement, est mal encadré et moins efficace.

L'accueil est cordial, mais les personnes de passage sont souvent déçues par sa qualité, et beaucoup ont ressenti comme moi de grands moments de solitude, surtout au début de leur séjour. La dernière raison, je la connaissais : dans les communautés dont j'ai eu l'écho, les personnes de passage ne peuvent pas compter créer d'emblée des liens qui doivent être rompus quinze jours plus tard par leur départ. J'ai moi-même pu ressentir une certaine déception au départ, à peine deux jours avant le mien, de ma voisine Carolina. A force de voir passer du monde, les habitant-e-s se blindent pour ne plus l'éprouver. C'est pour être confrontée à un blindage moins épais que j'avais choisi une communauté chrétienne, comptant sur la bienveillance que j'ai pu noter chez les cathos de gauche rencontré-e-s ici et là. Les premiers jours ont été rudes, et mes préjugés à cet égard mis en défaut, mais j'ai cru le voir céder après quelques jours. Et au moment de courir derrière le minibus qui m'emmènerait dans la vallée, c'est avec un pincement au cœur que j'ai fait de grands signes de loin à Maryvonne et à Ludovic, en regrettant que nous n'ayons pas eu plus de temps à consacrer à notre rencontre.

(1) Plus précisément le repas collectif du soir réunit les célibataires, tandis que les couples prennent leur repas entre soi. La ligne de partage entre personnes en couple et célibataires rejoint presque (mais pas tout à fait) celle entre engagé-e-s et stagiaires. Alors que la Communauté à l'origine accueillait majoritairement des célibataires, aujourd'hui la vie en couple est devenue la norme. Et Birgit, qui y a rencontré son compagnon, reconnaît les échecs de la Communauté tout en admettant que la mission d'agence matrimoniale est parfaitement remplie !
(2) Et encore moins pour mener les activités artisanales et artistiques dont on voit encore les traces : gravure sur le bois des charpentes, rouets et machines à tisser à l'abandon...