Le développement durable, ou soutenable selon une traduction plus précise, « répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » (1). Il se définit donc par ses buts (consensuels) et non par les moyens qui seront mis en jeu pour y arriver, qui eux laissent place au débat.

 

Qu'y a-t-il derrière le développement durable ?

On peut adopter une lecture historique, qui considère que le mot même de développement – idéologiquement très marqué, comme l'ont montré les théoriciens dont se réclame le mouvement pour la décroissance (2) – porte un projet politique fort, où l'activité humaine est réduite à sa dimension économique. Mais attachons-nous plutôt à l'idée majoritaire qui sous-tend le développement durable dans le contexte où nous sommes. Celle-ci est reprise en chœur par les entreprises et les gouvernements, elle ignore l'écologie politique telle qu'elle s'est construite dans les années 1970 autour des questions d'autonomie et de restauration du lien avec la nature. Elle emprunte beaucoup, au contraire, à la « modernisation écologique », mouvement de pensée essentiellement anglo-saxon qui refuse deréfléchir le rôle de la technique et le véritable culte qui ne cesse de grossir autour de ses objets, mais aussi de penser la lutte contre les inégalités. Au-delà du projet politique (social, démocratique) de la modernisation écologique, cette idée met-elle en œuvre, sous le nom de développement durable, des moyens suffisants pour éviter la catastrophe ?

 

Des objectifs inadaptées

L’état de ce que la nature met à notre disposition et que nous avons pu dégrader est bien connu. Les experts du GIEC (3), pour prendre l’exemple des désordres climatiques, voient leurs rapports réguliers acceptés par les institutions politiques qui les publient, et reconnus par la communauté scientifique dont sont issu-e-s les membres du groupe. Le grand public et les décideurs politiques, placés pendant de nombreuses années devant des « polémiques » scientifiques qui n’en étaient pas, sont désormais sensibles à ces questions et disposés à s’y attaquer de front.

Néanmoins, les objectifs du protocole de Kyoto en 1997, comme de ceux qui ont suivi, sont  ridiculement bas (8% pour l'Union européenne, maintenant 20%) comparés aux exigences écologiques. Il ne s’agit pas d’objectifs correspondant à des nécessités physiques (les émissions doivent diminuer de moitié au niveau mondial (4)), mais de compromis politiques.

De la même façon, 0,9% d’OGM dans une production classique ne garantissent pas d’une pollution génétique globale, n’assurent pas une quelconque sécurité sanitaire. Il s’agit encore une fois d’un compromis autour d’un chiffre.

Ces « petits pas » d'une trop grande modestie peuvent participer à un processus de compréhension de la question environnementale, et d'acceptation des efforts nécessaires pour répondre à l'urgence... Mais ne servent-ils pas à cacher le problème, en focalisant l'attention sur des objectifs inadaptés ?

D’autre part, leur efficacité est tronquée par certains biais de pensée qui doivent être mieux connus si nous voulons une élaboration véritablement démocratique (car c’est aussi une exigence mise en avant par le projet de développement durable) des politiques écologiques à venir. Parmi ces autres failles du développement durable, l'effet-rebond et l'énergie grise.

 

Effet rebond

Notre capacité à désirer est illimitée… si ce n’est que nous ne disposons que de 24h par jour, pas une de plus. Ou que notre revenu nous impose des limites bien en amont de celles de notre civilité. Si mon revenu augmente, il y a fort à parier que je ne pourrai pas pour autant faire plus d’économies. Mes désirs vont s’ajuster à mes possibilités. Tant qu’ils ne correspondent pas à une réflexion plus globale, qu’elle soit politique, éthique ou spirituelle, ils rebondiront sur la paroi des limites qui me sont imposées de l’extérieur. La croissance des besoins est garantie… mais pas le bonheur. Si le coût de l’électroménager baisse, je pourrai m’équiper d’un appareil supplémentaire avec la même somme. Si ma voiture consomme moins de carburant… je pourrai rouler plus : aller plus loin, partir plus souvent.

On voit le lien entre ce phénomène et le développement durable, et comment il en brise une des notions-clefs, celle de l’efficacité et du progrès technique, et de leur capacité à faire baisser un bilan environnemental global. L’amélioration d’un produit qui consommera moins de ressources ou sera plus efficace ne pourra jamais aboutir à une baisse de la consommation totale de ressources. Elle sera toujours compensée par l’explosion des besoins (4). L’équipement sans cesse renouvelé en objets toujours plus efficaces est un puits sans fond. Les inconvénients ? On perd ainsi l’occasion de repenser le besoin, pendant que cette idée contribue à une croissance continue de notre prédation, toujours compensée par le rêve que « demain, avec le progrès, on polluera moins, d’ailleurs on a déjà commencé ».

 

Énergie grise

Et très concrètement, on ne considère que certaines des économies en ressources naturelles de ces équipements. Celles qui sont faites à l’usage, et pas forcément à la production. Et que l’on nomme « énergie grise ». L'équation « 50 bouteilles en plastique = un pull en polaire » que l'on voit dans les pubs oublie un élément... aux bouteilles en plastique, matériau de départ, il faudra ajouter l'eau et l'énergie nécessaires à cette opération pour obtenir au final le fameux pull. Il s'agit bien là d'un refus de penser dans leur totalité les usages qu'on associe au développement durable.

Que l’on applique le calcul « fabrication + usage » à tous les équipements « de haute qualité environnementale », et leur vertu écologique fond. Aussi, entre aménagement de l’existant et renouvellement selon les standards du développement durable, nous devons effectuer des calculs plus complets avant d’adopter d’emblée la seconde solution pour la plus écologique.

 

Récapitulons...

Un exemple pour nos trois failles, la « voiture propre »… on comprend bien que la différence entre une vieille Ford Fiesta qui dégage 190g de CO2 par kilomètre et les 135g de la dernière Mégane ne permettra pas de diviser nos rejets par quatre ou cinq (5). On a bien là un objectif inadapté.

Effet rebond oblige, il y a fort à parier que l’intérimaire/précaire/travailleuse à temps partiel (rayer les mauvaises réponses) au volant de la première consomme moins, tous comptes faits, que la personne plus aisée au volant de la seconde, qui se permet des trajets plus longs et plus fréquents.

Pensons maintenant au cycle de vie complet de ces deux équipements, en prenant en compte l'énergie grise. Avant son premier kilomètre, une voiture a déjà nécessité 300 000 litres d’eau et 30 tonnes de matières premières (6). La renouveler à chaque progrès technique a un coût loin d’être négligeable.

 

A la recherche de la cohérence

C’est à une réflexion plus complète que nous amène toujours la critique du développement durable. Avant de faire des choix en apparence simples, il s’agit de remonter des chaînes de causalité, de faire des bilans globaux, de trouver la cohérence propre aux systèmes naturels… et sociaux. A quoi bon décréter que la cantine des écoles sera approvisionnée en bio si aucune politique publique (enseignement agricole, statut social des agriculteurs/ices, foncier rural, etc.) n’assurera pas, au moins à l’échelle nationale, cette production ? Encore une chaîne dont on préfère considérer les derniers maillons, les plus proches et les plus reluisants, plutôt que s’assurer la solidité de chacun… et de l’ensemble. Faute des moyens de comprendre la complexité des enjeux écologiques, le développement durable constitue, tel qu'il est pensé majoritairement, une série de mécanismes psychologiques de protection... pour éviter de réfléchir ?


(1) Selon la définition proposée en 1987 par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement dans le rapport Bruntland : « un développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion : le concept de "besoins", et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir. »

(2) Parmi eux et elles, Gilbert Rist (Le Développement, histoire d’une croyance occidentale, 1996), Serge Latouche (Faut-il refuser le développement ?, 1986).

(3) Groupe international d’experts sur le climat.

(4) Citons ici l'exemple des nano-particules d'argent, qui permettent d'utiliser dans des quantités infinitésimales ce minéral aux précieuses qualités anti-bactériennes... On est séduit par des nanos si écolo. Mais désormais on met de l'argent partout, dans tous les réfrigérateurs, dans les vêtements « anti-odeurs », sur les claviers des ordinateurs, et la consommation d'argent dans l'industrie a explosé ! Ajoutons que puisque nous ne mourrions pas d'infections bactériennes avant cela, cet usage est pour le moins injustifié, mais il risque aussi de nous mettre en danger en éliminant en tous lieux les bactéries dont nous avons parfois un besoin... vital.

(5) « Maîtriser l'effet de serre excédentaire avec une élévation maximale de 2°C de la température moyenne de la planète revient à diviser par plus de deux les émissions globales, c'est-à-dire, compte tenu des écarts dans les émissions par habitant (...), par quatre à cinq celles des pays industrialisés, vers le milieu de ce siècle. », « Une réduction de moitié des émissions mondiales bien avant la fin du siècle est indispensable », http://www.ecologie.gouv.fr/Communique-de-presse-publie-a-l,2496.html, 3 juin 2004.

(6) Plus exactement, vingt fois plus de matières premières que son seul poids, source T&E Bulletin, n° 89, juin 2000, citée par Vincent Cheynet, « L'impossible voiture propre », Casseurs de pub, novembre 2001.