Mon blog sur l'écologie politique

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Recherche - sandrine rousseau

lundi 8 mars 2010

Écologie et féminisme, retour sur une polémique

Texte rédigé en collaboration avec Sandrine Rousseau pour la revue EcoRev'

La cause est entendue : l'écologie ne peut que renvoyer les femmes à la maison... A l'automne 2008, Nicolas Sarkozy et le magazine Marianne faisaient pour une fois front commun pour dénoncer « le mode de vie écolo », couches lavables et allaitement. Cet hiver, Élisabeth Badinter peaufine sa position pour défendre la capacité d'émancipation du mode de vie industriel. Cela fait pourtant belle lurette que les femmes ont compris que la machine à laver a libéré une part de leur temps mais que l'égalité ne leur est pas venue à mesure qu'elles équipaient leur cuisine. Le petit pot de malbouffe pour bébé, les couches jetables qui font rougir les fesses, les biberons remplis de lait Nestlé sont certes plus pratiques, mais rien ne garantit que leur usage pourtant pas compliqué soit enfin partagé par les hommes et les femmes. Et de fait, il n'en est rien, le partage du (temps de) travail domestique demeure – décennie après décennie – sensiblement le même, c'est à dire foncièrement inégalitaire. Cette association imperturbable des femmes à la sphère domestique est au cœur de l’inégalité de genre, et se répercute largement dans l’espace public. Faciliter superficiellement les tâches qui y sont associées ne constitue pas un projet politique pour espérer la dépasser.

Le projet écologiste passe certes par une interrogation du mode de vie au quotidien, mais il ne se résume pas à quelques comportements de consommation vertueux, devenus emblèmes du développement durable. L’écologie politique remet en cause un modèle socio-économique bâti autour de l’activité rémunérée, stable et à longs horaires de travail : ceux et celles qui ont la « chance » d’y être conformes peuvent acheter à d’autres les services que – faute de temps – ils et elles ne sont plus en mesure d’assumer. L’émancipation de certaines femmes ne passe ainsi plus par l’égalité et le partage avec les hommes, mais par un modèle de vie qui entraîne la sujétion d’une armée de travailleurs et travailleuses pauvres, de l’industrie agro-alimentaire à la grande distribution. Et à l’emploi à domicile pour les ménages les plus aisés, désormais encouragés financièrement par des politiques publiques aux répercussions sociales et environnementales désastreuses.

A l’heure du développement des très longs horaires de travail, le modèle que l’on propose aux femmes est celui d’hommes cadres suractifs qui travaillent 50 à 70 heures par semaine. Mais la réalité du travail féminin, c’est surtout un temps partiel subi et un revenu qui ne leur permet pas d’émancipation économique. 70 % des travailleurs pauvres sont des femmes, et elles sont aussi plus durement touchées par le chômage. La question posée par les écologistes est donc celle du partage du travail et de la diminution de la durée légale du travail pour tou-te-s, hommes et femmes. L’enjeu n’est pas uniquement de manger des fruits et légumes bio achetés au marché et cuisinés à la maison, il est surtout de ne pas passer sa vie à la gagner et de ne pas consacrer son salaire à un mode de vie peu soutenable. S’il existe avec le réinvestissement de la sphère domestique un risque de fragilisation des acquis des femmes, il est incomparable avec celui que fait courir le mythe du « travailler plus ». Le projet écologiste est bien celui d’une société où chacun-e aura la possibilité de travailler moins tout en percevant sa part des richesses produites, avec le loisir de s’investir dans d’autres activités que le travail rémunéré, telles l’auto-consommation, la culture, la transmission de certaines valeurs à travers l’éducation, ou la vie civique.

Le dossier que notre revue a consacré aux liens entre écologie et féminisme ne défend pas de vision naturaliste des sexes, et il faudra cesser de peser grossièrement l’écologie politique au regard de ses courants les plus marginaux. Nous ne nous réclamons pas d'une nature féminine, en lien avec les éléments, mais faisons le constat d'un usage du monde qui a souvent été imposé aux femmes et les met en première ligne des contradictions les plus flagrantes de notre société. Elles se voient, en raison de leur genre, dicter des modèles : le monde médical déconseille puis recommande fermement l’allaitement, la pub fait d’elles des maman-lessive ou des icônes hyper-sexualisées. Plutôt que de nous inscrire dans une polémique sur le modèle qui devra leur être imposé, nous souhaitons que leur expérience entre enfin en politique pour orienter nos choix socio-économiques.

lundi 11 août 2008

Écologie et féminisme

Édito du dossier "Écologie et féminisme", coordonné à l'été 2008 avec Sandrine Rousseau pour la revue EcoRev'

Écologie et féminisme... autant les deux engagements se retrouvent fréquemment chez les mêmes personnes, autant le lien est rarement explicité. Au-delà de l'exigence d'égalité entre hommes et femmes, la présence même, au sein de l'écologie politique, de valeurs humanistes – ces "luttes non-prioritaires en matière d'environnement" et dont les écologistes se mêlent curieusement – serait-elle un simple épiphénomène et non une nécessité idéologique ? Ce dossier d'EcoRev' s'attachera donc dans un premier temps à clarifier le lien entre ces deux mouvements, leur proximité idéologique et leur offensive simultanée sur la citadelle politique.

Écologie et féminisme… donc écoféminisme ? La première traduction française de l'introduction du Rethinking Ecofeminist Politics de Janet Biehl permet de faire un point rapide sur les dérives essentialistes et folkloriques – essentiellement anglo-saxonnes – d'un écoféminisme ayant pu être tenté de déserter un moment le champ politique. Francine Comte et Alain Lipietz se situent résolument dans ce champ-là. Et répondent à nos questions sur quarante ans de féminisme et d'écologie politique à la française.

Noël Burch interroge ce qu'on en commun les images qui nourrissent les adversaires du féminisme et de l'écologie en politique, tandis que Bertram Dhellemmes se penche sur la remise en cause du fonctionnement politique qu'induisent les deux mouvements de pensée. Florence Jany-Catrice, Sandrine Rousseau et François Devetter, en partant de situations concrètes et avec un certain pragmatisme, interrogent dans un second temps le modèle d'égalité hommes/femmes au regard de ses conséquences écologiques. Et ouvrent des pistes qui permettront à la position spécifique des femmes de nourrir la critique du productivisme et de l'organisation sociale du travail.

Alors que les écoféministes au Sud recueillent aujourd'hui le fruit de leurs travaux – prix Nobel de la Paix accordé à Wangari Maathai en 2004, reconnaissance unanime du micro-crédit et du rôle positif de l'investissement des femmes dans l'économie – Bruno Boidin fait le point sur ces nouvelles approches genrées, leurs qualités et leurs limites. Mathilde Szuba, à partir d'un ouvrage ancien de Francis Ronsin, nous permet de nous repencher sur la question de la limitation des naissances, qui a pu lier émancipation féminine, révolution sociale et nécessités environnementales. Un kit militant, en clin d'œil au dossier, présente en fin de numéro les bases de l'écomaternage.

A y regarder de plus près, comme nous avons tenté de le faire, l'écologie et le féminisme peuvent entretenir un dialogue fructueux. En se nourrissant l'un l'autre plutôt qu'en suivant des chemins simplement parallèles, ils mettent en lumière les fonctionnements les plus aberrants de notre société, et lui font des propositions à proprement parler révolutionnaires.

jeudi 7 août 2008

L’écologie politique, petite sœur ou jumelle du féminisme ?

Propos recueillis dans le cadre du dossier "Écologie et féminisme", coordonné à l'été 2008 avec Sandrine Rousseau pour la revue EcoRev'

Francine Comte-Segrestaa et Alain Lipietz sont membres des Verts. Elle a présidé la commission Féminisme, et participe à l'animation du Collectif national pour les droits des femmes depuis sa création. Il est député européen. Économiste, il n’a jamais négligé la situation économique et sociale spécifique des femmes. Comment concilient-ils écologie politique et féminisme ? Deux réponses croisées, en forme de retour sur quarante ans d’histoire politique et personnelle.

EcoRev' : On vous sait engagé-e-s pour l’écologie politique et pour le féminisme. Beaucoup de femmes et d’hommes partagent ces deux engagements, sans forcément les lier. Comment se rejoignent-ils dans votre pensée ? dans votre expérience ?

Francine Comte-Segrestaa : Ces deux mouvements, bien qu’ayant des racines antérieures, sont jaillis dans le bouillonnement engendré par Mai 68. Ils portent bien des aspirations communes, mais leur dessein, leur dynamique sont différentes.

Alain Lipietz : Féminisme et écologie ne dérivent pas en effet l’un de l’autre. Disons qu’ils sont jumeaux.

FCS : Tous deux s’enracinent dans un sens aigu de la solidarité. La solidarité fut d’ailleurs le moteur de mon premier engagement (social, tiers-monde). Puis Mai 68 apporta le grand vent de la liberté. Et d’abord la libération de la parole. Pour les femmes, se parler signifia la sortie de l’isolement, et la mise en commun de la vie privée, d’une oppression partagée. Le féminisme naissant s’enracinait bien dans la solidarité : "Nous sommes toutes sœurs". Agir était urgent : divorce, contraception et avortement, viols... Mais le fondement du féminisme, c’était la mise au jour de l’inégalité profonde entre les sexes. Aucun combat pour la liberté, pour la solidarité n’ont de sens sans le bouleversement de cette inégalité, une inégalité qui n’est pas seulement de position inférieure dans une société donnée, mais pérenne, affirmée comme naturelle : aux hommes toutes les valeurs positives, le rôle d’acteurs, aux femmes des valeurs plutôt négatives et la dévolution absolue au rôle maternel. Aux hommes la culture, l’histoire, la technique et les progrès de l’humanité, aux femmes la nature, la prolongation de l’espèce et des normes. C’est tout cela que le féminisme dénonce. L’égalité entre les sexes est une révolution ontologique. La force de cette aspiration fit une brèche dans le schéma simpliste des militants de l’époque, fonctionnant sur la seule opposition binaire capital/travail et remisant les autres combats à plus tard, les traitant comme des contradictions secondaires. Le féminisme s’affirmait comme un nouveau paradigme, une nouvelle façon de considérer la société.

EcoRev' : L'image de mouvements écologistes et féministes surgissant au même moment est-elle correcte, ou le féminisme est-il premier ? Comment se nourrissent-ils l'un l'autre ?

AL : En 1965, j’avais 17 ans, mon amie (future mère de mes deux filles) m’a d’emblée fait lire Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, pour mettre les choses au point ! Cette année-là, René Dumont ne se définissait pas encore comme écologiste, mais De Gaulle avait déjà créé le ministère de l’Environnement. Et déjà aux Etats-Unis des associations faisaient de l’écologie une "political issue". En mai 68, les deux mouvements n’étaient guère présents, ils émergent en tant que mouvements politiques dans les années suivantes. Mais en France le féminisme est en avance sur l’écologie. À cette époque, nous militons, Francine et moi, à la GOP (Gauche ouvrière et paysanne, NDLR) qui est fermement féministe, avec des règles de parité et un grand souci pour les luttes sur la question des territoires (la GOP a animé les premières marches sur le Larzac). Et pourtant la GOP faisait référence au maoïsme. C’est-à-dire que la lutte des femmes et les luttes sur la question des territoires y sont des "fronts secondaires", subordonnés au front principal, l’affrontement capital-travail. Du coup, le féminisme finira par mette en crise toutes les organisations post-soixante-huitardes.

FCS : C’est dans ce contexte basé sur la complexité et le bouleversement des schémas qu’ont pu se développer bien d’autres mouvements, en particulier le combat homosexuel. Mais aussi l’écologie. Bien sûr, il y avait déjà des écologistes, des luttes pour le "cadre de vie", l’environnement, la santé. Mais l’écologie politique, vue comme un nouveau paradigme ayant vocation à relier les rapports sociaux et le rapport des hommes à la nature, à prendre en compte la complexité et l’unité profonde de ces combats, a pour creuset la maturation permise par le féminisme. La prise de conscience de cet élargissement qu’apportait à son tour l’écologie me tourna vers ce combat. J’ai adhéré aux Verts en 1991. Les liens entre ces mouvements sont évidents. L’homme n’est plus le démiurge qui façonne, forge la nature. Il en est un élément. Le rapport que tout être humain entretient avec elle s’enracine dans le rapport avec l’autre qui se tisse en premier dans la relation homme-femme. L’éducation qu’il reçoit à ce sujet est primordiale. Le premier environnement de l’humain n’est-il pas le ventre maternel ? Cela ne signifie pas que les femmes sont forcément plus sensibles à l’écologie que les hommes. Mais cela implique que le combat féministe pour l’égalité soit essentiel pour tout progrès écologiste.

AL : La réconciliation théorique du féminisme avec d’autres mouvements sociaux n’aura lieu en effet que vers la fin des années 70 au sein d’un paradigme plus général : l’écologie politique, qui respectait leur autonomie relative et la convergence de leurs combats. Car cette gémellité entre écologie et féminisme, et leur lien avec la lutte des exploités (mouvement ouvrier, tiers-mondisme) avait des racines profondes. À l’époque, ce n’était pas contre le "libéralisme" mais contre une forme très organisée, planiste, du capitalisme : le fordisme. C’est contre la planification capitaliste fordiste que s’est fait Mai 68. Pour l’écologie, cela signifiait la lutte contre le "déménagement du territoire" et la dictature des "Etats dans l’Etat" (EDF, CEA, etc.). Pour le féminisme, le fordisme érodait la subordination patriarcale (grâce au plein emploi qui permettait l’indépendance économique des femmes) mais ne rendait que plus claire leur subordination politique et domestique. Par ailleurs les femmes, non "par nature", mais de par leur position sociale, étaient plus sensibles aux réalités du travail concret, de la "colonisation de la vie quotidienne" par la société marchande planifiée. En tant que chercheur sur les espaces économiques, j’avais vite compris que j’en apprenais beaucoup plus dans n’importe quel pays en parlant une demi-heure avec une femme qu’en discutant interminablement avec un collègue masculin. Cela vient entre autres de ce que les femmes, insérées (en plus exploitées) dans les mêmes rapports capitalistes ou bureaucratiques que les hommes, font vivre en plus le "premier étage de la civilisation matérielle" selon Braudel : travail domestique, entraide, voisinage, etc. Elles ont davantage à se soucier de la valeur d’usage, les hommes de la valeur d’échange. Or le basculement de l’anti-capitalisme à l’écologie, c’est justement la prise en compte du travail concret et de la valeur d’usage : qu’est-ce qu’on fait ? Comment (dans quels rapports interpersonnels) ? pourquoi ?Le paradigme écologiste était donc particulièrement apte à prendre en compte le féminisme sous sa vaste ombrelle…

EcoRev' : Les mouvements féministes et écologistes ont fait, avant que cela ne devienne un cliché, de la "politique autrement", en renouvelant les pratiques politiques, aussi bien dans leur fonctionnement interne que dans leurs apparitions publiques. Lesquelles de ces pratiques vous paraissent aujourd'hui les plus intéressantes ?

FCS : Le féminisme, dans la droite ligne de Mai 68, mettait l’imagination au pouvoir, les manifestations étaient riches d’invention, d’humour, tous les pouvoirs brocardés. Plus profondément, pour les féministes, la "politique autrement", ce fut d’abord le rejet de tout embrigadement : l’autonomie des mouvements sociaux par rapport au politique était en soi une pratique politique nouvelle. Ce n’était pas évident, vu l’emprise des groupes d’extrême gauche. Mais ce respect de l’autonomie jouait aussi à l’intérieur même du mouvement qui refusait toute unification factice. Le foisonnement des approches féministes était une bonne chose, même si c’était difficile à gérer. Aujourd’hui, les différentes tendances se regardent en chiens de faïence.

Pour les écologistes, le respect de la diversité des approches était une nécessité, car ce mouvement était issu d’une multitude d’actions de terrain différentes. La principale révolution des pratiques fut avant tout la mise en cause des pouvoirs. Des règles de fonctionnement originales ont cherché à limiter, partager les pouvoirs, d’où une complexité rare des statuts des Verts… Mais le premier souci fut d’établir un réel partage des pouvoirs entre les femmes et les hommes : des règles de parité édictées dans les statuts des Verts dès leur fondation. Si elles ont été respectées dans les élections internes, du moins aux niveaux les plus élevés, les places à pourvoir dans les joutes électorales ont toujours été la foire d’empoigne, et les rééquilibrages difficiles. D’autres pratiques ont tenté de changer les donnes au niveau de la parité : partage du temps de parole, parité dans les tribunes, etc. Pour ma part, j’ai surtout lutté à ce niveau ras des pâquerettes, où se joue la place des femmes de façon très concrète. Tout ceci, dans le recul général qui se manifeste depuis quelques années, paraît presque enterré.

AL : D’accord : sous le vernis formel de la parité, les ambitions ordinaires sont réapparues, avec l’institutionnalisation des Verts. Mais celle-ci dérive de l’urgence absolue de mener des politiques publiques face à la crise écologique. Finalement, c’est ce qui me paraît rester le plus "autrement" dans le féminisme et l’écologie : faire de la politique pour des enjeux réels, des contenus, pas la politique pour les places ni la pose critique "radicale". Mais maintenir ce cap est un travail de Sisyphe.

EcoRev' : Aujourd'hui encore, beaucoup d'écologistes sont actives (et actifs ?) dans le mouvement féministe. Le féminisme et l’écologie politique sont-ils restés séparés malgré ce recrutement commun, ou ont-ils su faire se rejoindre leurs préoccupations ? Puisque l'écoféminisme n'a pas fait florès en France, d'autres pensées ont-elles pu nourrir ce rapprochement, et si oui, lesquelles ?

FCS : Les militant-e-s écologistes ne sont pas en nombre dans les mouvements féministes. Il y a chez beaucoup une certaine prise en compte du féminisme – plutôt sous l’angle trop restrictif de l’égalité des droits – mais peu d’engagement. D’ailleurs cela se comprend, même chez des femmes écolo, par le manque de temps. Mais plus profondément, si les deux mouvements restent séparés, ce n’est pas dû au recrutement, mais à la volonté d’autonomie des démarches. Certes il y a des militants politiques au sein du mouvement féministe, mais les associatives sont heureusement présentes et vigilantes sur cette question.

Autonomie, séparation, ne devraient pas signifier ignorance : l’imprégnation entre ces mouvements s’opère trop peu. Pour autant, un écoféminisme fondé sur l’idée que les femmes sont plus proches que les hommes de la nature, de la "Mère Nature", n’est pas une bonne réponse : le féminisme ne peut reposer sur des schémas simplistes d’opposition binaire entre les sexes, ni sur l’appropriation d’un mouvement par l’autre. Par contre, sur des luttes concrètes, l’unité des actions serait à rechercher. Par exemple, sur les questions de santé, de précarité, ou sur la consommation, l’urbanisme, l’éducation, etc., bref, des combats qui concernent les deux mouvements. C’est à travers de telles actions que les deux mouvements peuvent se nourrir mutuellement, et élargir leurs perspectives.

AL : L’écoféminisme n’a été porté, chez les Verts, que par une des "mères fondatrices" de l’écologie française, la regrettée Solange Fernex. Les militant-e-s françai-se-s ont été en effet façonné-e-s par cette crise du "sujet principal unificateur" dans les années 70 (en fait cela remontre à l’althussérisme) ; et les féministes françaises détestent l’idée d’une "nature féminine" (ça, ça remonte à Pétain !). C’est plutôt par la sociologie et la psychanalyse (Guatarri), qui considèrent le rapport entre genres ou entre l’individu et son environnement familial comme des rapports sociaux, que le féminisme apparaît comme une "écologie de l’esprit" et de la vie quotidienne. D’où l’engagement concret des Verts non seulement pour la parité mais pour l’économie sociale et solidaire, appelée à se substituer au travail gratuit millénaire des femmes. René Dumont, fondateur de l’écologie politique française, avait bien compris (sans doute sous l’influence de Charlotte Paquet) que le changement des modes de vie viendrait des femmes.

Francine Comte-Segrestaa, gravement malade à l'heure de cet entretien, est décédée en octobre 2008. Nous souhaitons lui renouveler nos remerciements pour l'énergie qu'elle a consacrée à répondre à nos questions.

dimanche 10 février 2008

4-Exploitons-nous les un-e-s les autres

Le boom de la femme de ménage

Les agences d’emploi à domicile, qui fleurissent dans les villes depuis la rentrée 2006, près des agences de travail temporaire, présentent des besoins légitimes : cours particuliers qui peuvent améliorer le quotidien des étudiant-e-s en palliant le manque de connaissances scolaires de certains parents des classes populaires ; soin aux personnes âgées soucieuses de continuer à vivre chez elles, etc. Le ménage est l’une de ces activités, masquée par la diversité de l’emploi à domicile, mais qui représente un tiers de cette forme d’emploi. Car c’est de cela qu’il s’agit : défiscaliser le recours à l’emploi de femmes, plutôt âgées et non diplômées, dans les demeures de familles très aisées. Caricature ?
L'économiste Sandrine Rousseau s’attache à dresser un tableau précis de cette activité (1). Ce sont des femmes qui assurent ces boulots, elles sont souvent plus âgées que les serveuses et les caissières qui sont aussi peu diplômées ; dans des situations sociales difficiles, elles se plaignent plus fortement de la pénibilité physique de leur travail, et elles atteignent rarement le SMIC. C’est qu’elles ne travaillent pas à temps plein, passant un temps important et non rémunéré dans les transports entre deux maisons. Le recours à une femme de ménage dépend très peu des besoins que peuvent avoir certains ménages, du travail à temps complet des deux parents ou du nombre d’enfants par exemple. Il dépend surtout du revenu du ménage, car il devient significatif chez les 10 % les plus riches. En clair : on n’a pas forcément besoin de faire faire le ménage chez soi, mais quand on n’a pas envie de le faire soi-même, on se paye ce luxe si on en a les moyens.

Un projet de société

Les politiques actuelles promeuvent pourtant le recours à la femme de ménage jusque dans les classes moyennes, et aident à financer ces nouveaux emplois. Est-ce une aide de plus pour les ménages qui paient des impôts ? ou un projet de société ?

Côté social, on doit noter l’ignominie que représente des baisses d’impôts supplémentaires pour les plus aisé-e-s. Et condamner les conditions de travail auxquelles resteront soumises les femmes de ménage. Un domicile ne peut être considéré comme un lieu de travail, et à ce titre l’inspection du travail ne peut y entrer. Les personnes qui sont employées au domicile d’une autre ne peuvent en aucun cas bénéficier de la protection que nous devons à tou-te-s les travailleurs/ses.

Côté culturel, c’est une vraie « fracture sociale » qui s’annonce : ceux et celles qui gagnent correctement leur vie, celles qui nettoient leur merde à vil prix. Puisque les working poors sont en majorité des femmes, nous ne pouvons oublier l’approche de genre, et la soumission économique à un homme qui reste nécessaire à la femme seule pour sortir le bec de l’eau. Faire faire le ménage par une personnes étrangère au couple, c’est aussi accepter que les tâches ménagères ne se soient toujours pas bien réparties entre hommes et femmes. C’est à ce titre que les autorités suédoises ont longtemps refusé d’accompagner le « boom de la femme de ménage », témoignage de la violence de la société que nous faisons… ensemble. On ne peut faire ici qu’une brève allusion au psychisme d’une personne habituée à refuser de voir sa merde, qu’elle fait nettoyer par une autre. Rapport au corps et à son milieu de vie incomplet, confrontation à l’altérité (à travers la boniche prolo) qui se résout dans le mépris et la contrainte… on n’ose pas imaginer la capacité à faire société dans ces conditions.

La femme de ménage et le développement durable

Des conséquences environnementales ? Alors que le télé-travail un jour par semaine des travailleurs/ses intellectuel-le-s est censé assurer des économies non négligeables d’énergie, il est des employées qui vont trois fois au boulot dans la journée, et passent entre 4 et 6h dans les transports. Pendant que leurs employeurs/ses peuvent se livrer aux plaisirs de travailler plus pour gagner plus. Délocaliser ses obligations domestiques, c’est se donner la possibilité de travailler plus de 45h par semaine. Au-delà de cette limite, on note que le mode de vie change substantiellement, avec le recours moindre aux transports en commun et la consommation accrue de voyages à forfait, souvent en avion. Hervé Kempf, dans son pamphlet Comment les riches détruisent la planète (2), met le mode de vie occidental, prédateur et impossible à généraliser, sur le compte de la volonté de se distinguer en adoptant les habitudes de consommation de la classe immédiatement supérieure. Nul doute que ce système que nous avons décrit participe à la volonté de voir se diffuser des pratiques « de riches » dans les classes moyennes les plus aisées.

L’exploitation du « capital humain », qu’il réside dans les cerveaux ou dans les services qui appartenaient à la sphère non-marchande, est une forme de croissance économique que l’on affirme « propre » sur le plan écologique. Il n’en est rien. Elle participe non seulement de la fuite en avant du développement durable, mais aussi d’un projet de société d’une rare violence. Nul doute dans ce cas que le détail de l’emploi à domicile constitue une part importante de la construction de la France d’après…

Le consensus actuel se construit, nous l'avons vu, largement autour d'un déni des intérêts divergents entre classes sociales. Il s'agit de ne pas penser cette lutte des intérêts, et de continuer à imaginer qu'on pourra « réussir ensemble », dans un système « gagnant-gagnant »... On nous invite au partage d'un gâteau magique capable de satisfaire les besoins de tou-te-s, et même la cupidité de chacun-e ! Pas de remise en cause des structures dans lesquelles nous vivons. Et si crise sociale il y a, elle sera résolue, en surface, par ce qui l'aggravera demain. Un exemple ? Le projet de sauvegarder le pouvoir d'achat (particulièrement atteint, entre autres, par les cours mondiaux des ressources alimentaires) en lâchant les ambitions de la grande distribution.

(1) Pour un exposé clair et rigoureux de ces questions : « La supercherie de l’externalisation des tâches domestiques », Sandrine Rousseau, Entropia n°2, 2007, Parangon.

(2) Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, Le Seuil, 2007.

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