Mon blog sur l'écologie politique

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lundi 16 mars 2020

La Tropicalisation du monde

Xavier Ricard Lanata, La Tropicalisation du monde, PUF, 2019, 128 pages, 12 €

Et si le monde occidental, celui des pays riches et peuplés de Blanc·hes, faisait aujourd'hui l'objet d'un processus de « tropicalisation » ? Lanata, anthropologue et économiste du développement, fait l'hypothèse que nous sommes à un point où le monstre capitaliste, créé et nourri dans les pays du nord, est devenu tellement avide que le Sud ne lui suffit plus. Jusqu'alors, l'économie capitaliste a connu des pratiques différentes dans les pays colonisés et les pays colonisateurs. Là-bas il était violemment prédateur, utilisant les territoires comme puits de ressources et les populations locales comme bras pour les exploiter. Et quand les locaux n'étaient pas assez nombreux, d'autres peuples étaient déportés pour servir de main d’œuvre (1). La vision toxique que nous avons de l'environnement comme d'un milieu à exploiter ne s'est jamais mieux déployée que pendant l'histoire coloniale à son apogée, du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe. C'est alors qu'on a assisté à « la décorrélation entre les lieux de consommation et les lieux de production, par l'extension considérable des réseaux d'échange et des chaînes de valeur » (p. 61). Nous vivons encore dans ces structures et ces représentations, avec plus ou moins d'inquiétude sur le fait de toucher un jour le fond et d'arriver à épuisement du modèle.

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vendredi 13 mars 2020

Se soigner tout·es pour se soigner mieux

Les soins de santé en France sont en grande partie pris en charge par un système d'assurance collectif financé par les cotisations des un·es et des autres et étendu à leurs proches. Il semble donc justifié par certain·es d'en exclure les migrant·es qui n'ont pas encore cotisé : résidant depuis moins de trois mois, en séjour irrégulier, etc. C'est une revendication assez commune à droite et elle a été mise en œuvre par les fameuses lois Pasqua en 1993. Ce n'est pas sous des gouvernements d'extrême droite que le ministre de Jacques Chirac puis d'Édouard Balladur a fait refuser l'accès à l'Assurance maladie pour les personnes en séjour irrégulier.

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dimanche 1 mars 2020

Chemins de fer et colonisation

S'il est une chose bien matérielle que les pays occidentaux pensent avoir apportée aux pays qu'ils ont colonisés, c'est les chemins de fer. « Rendez-vous compte, grâce à nous ! » nous disent celles et ceux qui malgré des années passées sur les bancs des écoles, collèges et lycées, ignorent tout un pan de l'histoire de leur pays, celui qui concerne sa relation avec une partie du monde qu'il a tenue sous sa dépendance coloniale. Rien que ça. Cette histoire compte pour comprendre le monde d'aujourd'hui mais notre ignorance à ce sujet est assez crasseuse. Alors si vous ne la connaissez pas bien, plongez-vous dedans, d'autant qu'il est d'autres manières de s'instruire, plus agréables que des cours magistraux. Dans Terre d'ébène, son livre de reportages en Afrique de l'Ouest constamment réédité depuis 1928, Albert Londres rappelle que le chemin de fer Congo-Océan n'a pas été construit par la métropole mais par le travail forcé des locaux dont 17 000 moururent dans les travaux (ce pour quoi la République française et Spie Batignolles ont été poursuivies). Comme beaucoup de personnes éduquées en France, je ne connais pas mieux cette histoire mais j'ai la chance d'avoir suivi quelques cours sans complaisance sur une autre partie du monde.

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jeudi 27 février 2020

Le mal que nous nous faisons (première partie)

Il y a quelques années, j'animais la bibliothèque d'un centre de femmes. Nous avions choisi de mettre dans notre enfer (l'endroit des livres sulfureux qu'on ne peut se procurer qu'en les demandant explicitement) une bande dessinée qui racontait la vie et des engagements d'une féministe « historique ». Notre principale raison, c'est qu'elle parlait de manière très désinvolte du viol subi par une femme de ménage dans une chambre d'hôtel, comme s'il ne s'agissait pas d'un crime. Nous ne voulions pas laisser une lectrice qui aurait subi ce genre de violence découvrir cette parole méprisante. Mais il faut le dire, j'avais aussi un peu en tête les accusations qu'on faisait à cette dame d'être une féministe blanche bourgeoise qui n'était pas trop sortie d'elle-même et avait gardé le genre comme unique grille de lecture des relations de pouvoir dans notre société. Une des copines du groupe avait lu le livre en question mais je ne m'étais pas donné cette peine.

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Contre l'alternumérisme

Julia Laïnae, Nicolas Alep, Contre l'alternumérisme, La Lenteur, 2020, 128 pages, 10 €

Julia Laïnae et Nicolas Alep tapent large en consacrant un petit livre à l'« alternumérisme ». Large mais toujours juste, car chaque cible est précisément définie et sa contribution à une « autre informatisation possible » fait l'objet d'une critique sérieuse et bien documentée. Des utopistes d'Internet aux inquiet·es des écrans, ces tendances ont ceci en commun qu'elles ne refusent ni les outils numériques, ni leur omniprésence dans la vie sociale, mais souhaitent en encadrer l'usage. Voyons plutôt.

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mardi 28 janvier 2020

Guerre de tranchées dans le mouvement féministe

« Je te crois. » Ce sont trois petits mots qui disent beaucoup. Dans une société où les femmes sont structurellement moins crédibles que les hommes, où leur témoignage, leur expertise ou leur parole sont systématiquement objets de méfiance, des femmes s'écoutent les unes les autres et s'accordent cette crédibilité féminine si rare et si précieuse. « Je te crois », comme un acte de sororité, une obligation construite des unes vis-à-vis des autres malgré les réflexes sexistes, les querelles de chapelle, les agendas qui divergent. Nous ne sommes pas obligées de faire vivre le seul mouvement politique unanime, qui ne soit pas traversé d'interrogations, de lignes de fracture, de vifs débats ou d'un brin de mauvaise foi. Mais, contrairement à d'autres, nous avons le devoir de nous ménager les unes les autres, de mener nos débats avec autant de rigueur que de respect, d'assumer nos divergences sans violence. Ce n'est pas le cas.

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dimanche 19 janvier 2020

Le Revenu garanti : une utopie libérale

Le Revenu garanti : une utopie libérale, Aude Vidal, Le Monde à l'envers, 2020, 5 euros, 96 pages

Un extrait

« Allô, madame la ministre ? C'est pour signaler un accident du travail. » En 2019, un compte sur un réseau social interpelle les pouvoirs publics, faisant chaque semaine le décompte morbide des mort·es au travail. Chaque semaine sont mortes entre 4 et 7 personnes, de tous âges, plutôt des hommes dans des emplois ouvriers. Et c'est sans compter les travailleurs et travailleuses qui meurent à petit feu de l'exposition à des polluants dans leur emploi, comme les femmes de ménage ou les petites mains des salons de beauté. Sans compter les personnes qui se suicident sur leur lieu de travail, épuisées par un management féroce générateur d'angoisse ou par la perte de sens de leur métier – en particulier dans le service public. Le travail tue et casse les corps. Même si les politiques « n'adore[nt] pas le mot de pénibilité parce que ça donne le sentiment que le travail serait pénible » (1), cette pénibilité existe. Elle fait mourir plus tôt les ouvriers que les cadres et baisser leur espérance de vie en bonne santé. Quant aux contreparties, elles sont maigres.

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Une écologie des riches

C'est une affirmation à tempérer mais, sans attendre des politiques de transition écologique, nous avons dès maintenant la possibilité et la responsabilité de baisser notre impact sur l'environnement en adoptant quelques bons principes de vie : choisir les mobilités douces, acheter des produits bio tant alimentaires que cosmétiques, d'entretien ou textiles, trier ses déchets, rénover sa maison avec des matériaux écologiques, habiter un logement pas trop grand, produire moins de déchets en utilisant des objets réutilisables et des aliments en vrac et moins transformés, moins chauffer son logement, ne jamais prendre l'avion. J'en oublie peut-être…

Ces quelques principes semblent opposer des classes conscientisées de centre-ville (qui vivent assez près de de leur emploi pour y aller à vélo, ont les moyens de manger bio, peuvent assumer les surcoûts de certaines pratiques de consommation quand il faut choisir un produit plus écologique) à ces classes populaires qui se sont insurgées l'hiver dernier à propos d'éco-taxes sur le diesel, lesquelles sont dépendantes de la voiture, n'ont pas les moyens de faire entrer dans leurs critères de consommation les questions écologiques et le voudraient-elles vraiment ? Il est une idée qui s'impose d'après laquelle cette écologie des ménages, qui constituerait notre principale marge de manœuvre pour faire changer radicalement nos sociétés, appartiendrait au registre d'une classe sociale, éduquée et à l'aise financièrement (1) pendant que les autres sont au mieux captives, au pire rétives.

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mardi 24 décembre 2019

L'Illusion du bloc bourgeois

L'Illusion du bloc bourgeois. Alliances sociales et avenir du modèle français, Bruno Amable et Stefano Palombarini, Raisons d'agir, 2018, 256 pages, 10 €

Apprenez-moi quelque chose que je ne sais pas encore… Voilà un livre qui ne répond pas tout à fait à cette demande, puisque nous avons tou·tes en tête la séquence politique qui commence avec l'accession de la gauche au gouvernement en 1981 et se continue aujourd'hui avec la présidence Macron. Ces chemins sont rebattus depuis bientôt quatre décennies. Il n'empêche, Amable et Palombarini reviennent dessus avec une hypothèse intéressante et force détails convaincants.

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vendredi 20 décembre 2019

Des vies inhumaines

Les vies que nous menons depuis deux semaines, pour celles et ceux qui sont tributaires de transports en commun en grève, ont fait apparaître l'inhumanité de nos vies – en particulier en région parisienne. Nous naviguons d'habitude sans trop de mal (encore que sans goût et sans aisance) dans des espaces surdimensionnés, qui ne sont pas à taille humaine. Cela ne nous était peut-être jamais apparu avec autant de clarté qu'il y a deux semaines. À combien de kilomètres vivons-nous de notre travail – ou travaillons de notre domicile ? Certes la durée est aussi une expérience sensible mais ces 15 km qui se faisaient en 50' sans y penser ont pris une réalité particulière et sont devenus impossibles à surmonter. Il en est qui ont tenté l'aventure les premiers jours et ont marché deux heures et demie à l'aller, autant au retour, pour satisfaire à leurs obligations. D'autres ont découvert le vélo dans les pires conditions : la masse critique est là mais les équipement sont dimensionnés pour 5 % de cyclistes et les voitures se pressent encore plus nombreuses et conduites par des personnes encore plus énervées que d'habitude. Cette vie-là est un petit enfer. Même à vélo, même à 3,5 km de mon lieu de socialisation principal, je n'ai encore trouvé aucune puissance dans cette nouvelle vie, hors les manifestations.

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